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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 17 novembre 2017 Jour de Gavroche

Denis Vallier

     Le Gavroche des Misérables est presqu’aussi connu que Quasimodo : Hugo a créé là un petit être joyeux qui ne mange pas tous les jours et « qui n’a rien de mauvais dans le cœur ». Ce personnage minuscule, fils des Thénardier, est l’esprit même de ce roman, c’est la main qui l’écrit : le sublime nait du grotesque. Sa mère, cette affreuse montagne de chair d’une laideur repoussante, qui aurait apprécié Halloween pour pouvoir sortir dans la rue sans déguisement, met au monde un enfant de rêve. Gavroche ne sort pas d’une maison : « je rentre dans la rue » disait-il. Hugo a donné à cet indien dans la ville toutes les grimaces d’un vieux singe et le charmant sourire d’une bouche fendue jusqu’aux oreilles, c’est, là aussi, le grotesque qui produit le sublime des « fleurs du mal »… C’est en même temps l’esprit de l’enfant derrière un front de vieillard, un petit titan abattu, un petit Rabelais, « le petit Poucet » c’est-à-dire l’étoile qui est sur le timon du Grand Chariot dans l’esprit populaire. Quand on retrouve ses émotions d’enfant, on n’est pas loin de la sagesse.

     « Il faut avoir du chaos en soi pour engendrer une étoile dansante » aurait commenté Nietzsche. Gavroche danse et brille sur la barricade, il en est l’esprit feu follet soufflé par la mitraille. Le personnage au sourire jusqu’aux oreilles survit dans Gwynplaine, « l’Homme qui rit », ultime et tragique incursion du grotesque dans le sublime écrite quand Hugo désespéré était au plus mal. Cette bouche démesurée fut en quelque sorte le dernier encrier, le dernier enfer, la dernière grotte qu’il fit parler. La laideur est souvent pensée comme ce qu’on ne parvient pas à penser, comme les raisins trop verts de la fable. Elle nous dérange car nous savons pertinemment qu’elle est dans notre regard. Toute laideur est la nôtre.

Page du 17 novembre 2017 Jour de Gavroche

     Toute la part de l’œuvre de Victor Hugo qui évoque la laideur est belle et toujours d’actualité. Comme le faux, comme le mal, la laideur est une valeur négative, mais de manière encore plus accentuée. Elle résiste au témoignage, autant qu’à la réflexion, elle se donne pourtant dans une expérience banale, partagée, évidente : des visages ingrats dans des citées tristes, des paysages défigurés tramant notre quotidien dans la grisaille, formant l’ordinaire d’un monde usé. Si son constat est ordinaire, la laideur, elle, est extraordinaire.

     Lady Astor apostropha un jour Winston Churchill : - « Monsieur CHURCHILL, vous êtes ivre ! » « - Et vous, Madame, vous êtes laide... Mais moi, demain, je serai sobre ! ». Là où le monstrueux captive le regard, où le sublime stimule la pensée, le laid est ce dont les yeux se détournent, ce dont il n’y a nulle idée. Le Prince de Conti était fort laid. Aussi sa femme le trompait sans vergogne. Un jour, en partant, il lui dit : « Madame, je vous recommande de ne pas me tromper pendant mon absence. ». Et sa femme de répliquer : « Monsieur, vous pouvez partir tranquille : je n’ai envie de vous tromper que lorsque je vous vois. ». L’expérience de la laideur se donne alors comme une expérience ontologique (qui renseigne sur notre existence pour les non-initiés), ce qui transperce à travers elle, c’est la part d’obscurité du réel, le chaos premier, la matière originelle, brute, la profusion dionysiaque, nos bas-fonds dont on se défend avec véhémence mais dont on voudrait aussi du plus profond se défaire.

Caricature de Gainsbourg par Jeff Stahl Watermark.

Caricature de Gainsbourg par Jeff Stahl Watermark.

     Pour que mes feuilles de papier s’agitent avec légèreté dans l’air du soir quand tombe la fraîcheur sur mes épaules, il m’a fallu des racines invisibles et profondes. Elles s’insinuent, perforent, abreuvent et m’accrochent solidement à un socle. Victor Hugo est mon socle, ma montagne, mon Pelvoux. Il est sous chaque caillou entre Vallouise et Ailefroide. Entre deux balades, j’ai passé toutes les vacances de mon enfance à explorer une collection pour gens modestes qui rassemblait dans une odeur de vieux papier verdâtre l’intégralité de son œuvre. Il fut un temps entre deux guerres où nos aïeux pouvait s’abonner à un livret hebdomadaire pour quelques sous et suivre comme un feuilleton l’évolution de ce géant. Ils n’avaient pas la télé ! Les pauvres… Ces minces feuillets accolés en format de poche font un bon mètre de longueur sur deux rangs et sont toujours à la même place soixante ans plus tard. Ils sentent juste un peu plus le moisi mais me procurent toujours la même sensation de découvrir un trésor. Ils continuent à côtoyer une bonne part de l’œuvre de Jules Verne et d’Alexandre Dumas que je m’étais avalée en même temps. Pour Victor Hugo, « Lire, c’est boire et manger. ». C’est fou ce que l’on peut absorber sans grossir quand on est gamin.

     Je lui dois sans doute le plaisir que j’ai à écrire. On retrouve chez Hugo nombre de paraboles signifiant l’écriture, c’était une passion exigeante qui le dévorait : dans l’Homme qui rit, elle prend la forme d’un gibet d’où s’envolent des oiseaux chassés par le balancement du pendu au gré du vent. Il ne se contentait pas d’écrire en historien des romans historiques mais avant tout, il fut un penseur : au moment même où il écrivait, il pensait toujours à son écriture, il doublait les intrigues d’une réflexion de l’écrivain sur son œuvre et sur la matérialité même de l’écriture. C’est ce va-et-vient hypnotique qui continue à me fasciner.

     On a voulu enfermer Victor Hugo dans une tour d’ivoire posant des qualificatifs sur un monde qu’il ne touchait plus alors qu’il arpentait mes montagnes… Sa vérité profonde est extérieure, béante, de plein pied dans le réel. Auguste Rodin a fait une statue d’Hugo avec ses muses, mais son idée première fut de le représenter nu semant d’un geste ample et de le placer devant le Panthéon. Cela lui fut refuser et on jeta Hugo dans ce grand cendrier comme un mégot.

Page du 17 novembre 2017 Jour de Gavroche
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