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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 12 avril 2018 jour de décadence ordinaire

Denis Vallier

      Que répondre à ceux qui ne se posent pas de question ? Par exemple, que répondre à celui qui ne se demande pas comment rendre les hommes plus égaux de fait quand ils le sont en droit ? Et nous-même ne posons-nous pas problème ? Nous pensons généralement que la technologie nous libère ou que nous possédons un libre-arbitre… qui nous montrera que ce que nous prenons pour la plus grande liberté se rapproche en réalité de la plus grande servitude ? « Et quand on voit c’qui s’passe, c’est pas parti pour s’arranger… tout se perd ma pov’ dame… ». Que peuvent bien valoir encore nos valeurs quand tout se perd ? Y-a-t-il toujours une lumière au bout d’un tunnel ? Ou la nuit succède-t-elle à l’obscurité ?

Photo d'Hugh Kretschmer

Photo d'Hugh Kretschmer

      Quelles que soient les époques, les mêmes questions ont attendu en vain une réponse : chaque époque se vit comme celle où « tout se perd » comme au moment d’une rupture d’amoureux. Ce qui est certain d’emblée, c’est que c’est faux : tout ne se perd pas puisque ce sentiment de perte de nos valeurs subsiste. Avec Nietzsche en tête, comme une valeur ajoutée, demandons-nous en fait que valent nos valeurs ? C’est bien plus intéressant. Ce sentiment de dégradation quand tout fout le camp est incontestable et universel, personne ne peut le nier : il y avait déjà des mécontemporains à la Péguy sous la Rome Antique et Platon en manifestait bruyamment la propension. Si l’on écoute Michel Winock « La décadence, c'est un tout organique qui se décompose : une société décomposée en individus. ». Cette odeur nauséabonde nous accompagne, cette haine du présent, ce sentiment banal et commun semble une constante caractéristique de notre espèce, une sorte de propre malodorant de l’homme en général et du Français râleur en particulier.

      Tout fout le camp, tout se déglingue, tout part en vrille…mais ce n’est pas nouveau, nos parents se plaignaient déjà que tout allait de mal en pis, leurs parents avaient fait de même avant eux et leurs grands-parents aussi et ainsi de suite en remontant le cours des siècles. Mais alors, la décadence indéniable que nous constatons vous et moi ne serait-elle pas une illusion ? Pourquoi une époque se vivant comme décadente le serait-elle plus que celle qui l’a précédée ? Ne manquons-nous pas d’une norme ou d’une référence incontestable pour les comparer objectivement ? En général, ce qui sert de premier repère, c’est l’évolution des mœurs. On a l’impression que ses contemporains ne respectent pas plus certaines normes ou certaines habitudes éducatives que la tradition ou les anciens comme cela se faisait dans le temps et, par un jugement moral attristé ou plein de rancœur, une sorte de réflexe intellectuel fréquent dans les bars, on qualifie cela de décadent. La décadence n’est qu’un lieu commun de toutes les époques que nous traversons. C’est une habitude. Nos habitudes trouvant leurs sources dans les nécessités d’une époque ne veulent pas nous lâcher même quand ces nécessités évoluent ou même disparaissent. Sachant cela, quelle est donc la valeur de nos valeurs pour lesquelles certains sont prêts à donner leur vie ?

 

"Un dollar" d'Andy Wahrol

"Un dollar" d'Andy Wahrol

      Même si dans cette question que se posait déjà Nietzsche dans sa préface de « La généalogie de la morale », les deux sens du mot valeur n’ont pas la même valeur, il faudrait tenter d’y répondre en donnant un prix à ce à quoi on tient, autrement dit en l’appréciant. Ce qui n’a qu’un prix a-t-il pour autant de la valeur ? Andy Warhol signait des billets d’un dollar en multipliant leur prix par 1500 ou 2000 mais il a fait bien mieux, il a vendu une planche de quinze faux billets de un dollar pour 450 000 dollars. En 2009 chez Sotheby’s, elle fut revendue 950 000 dollar… C’est quand même un sacré coup de génie que de revendre bien plus chers que leur valeur fictive des billets de Monopoly… Le faux, surtout s’il est provocateur, peut donc manifestement avoir plus de valeur que le vrai… La preuve… Quel symbole de notre société ma pov’ dame ! C’est une manière de dire que ce qui n’a que son prix a moins de valeur que ce qui le représente. Le tableau devient plus beau que son sujet, sa photo plus belle que le coucher de soleil lui-même. Warhol refit le même tour de passe-passe avec 200 billets de un dollars qui furent revendus 39 millions de dollars… Invraisemblable ! Ça marchait à tous les coups… Comment un dollar peut-il en valoir 195 000 ? Amusant ? Absurde ? Sordide ? Si je donne un dollar que j’aurai signé à un mendiant rira-t-il de la bonne blague ? Me sautera-t-il au cou en dansant de joie pour sa bonne fortune ? Warhol se fichait du monde mais il ne montrait que ce qu’il montrait et ne s’en cachait pas, de l’air de dire « c’est vous qui voyez, si vous êtes assez stupides pour payer des sommes pareilles, c’est que vous le valez bien… ». Ce qu’il montrait n’avait jamais d’envers : si on retourne ses images, elles sont blanches, vide de sens, il n’y a rien derrière, aucun message. Mais ses billets sont peut-être les seules de ses « œuvres » à avoir un verso… Au final, il aurait plu à Nietzsche qui disait qu’on pouvait être superficiel par profondeur. Il y a sans doute plus de profondeur à accepter la surface d’un phénomène brut qui n’a pas plus d’arrière monde que d’arrière-pensées plutôt que de soupçonner un illusoire arrière du décor, une intention venue d’on ne sait où derrière chaque chose. Valoriser l’apparence et l’éphémère amène les miroirs à réfléchir et nous, la bouche ouverte, à contempler l’immensité du vide derrière nos croyances et l’image des profondeurs insondables de notre stupidité...

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