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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 13 avril 2018 jour du mercato

Denis Vallier

      Neymar, certes un des trois « meilleurs » footballeurs du monde, a été « acheté » 222 millions d’Euro au FC Barcelone par le PSG ; Mbappé, un talentueux et sympathique gamin de 18 ans l’y a suivi contre 180 millions versés à l’AS Monaco. Chaque seconde passée sous le maillot du PSG leur est depuis payée en pièces d’or coulant à flot pendant qu’un maillot avec leur nom dans le dos est vendu en dizaines de milliers d’exemplaires 134,62 €. Si cela vous tente, vous pouvez en trouver d’occasion moins chers…  Ce trafic de joueurs fait gonfler le capital des clubs professionnels à la grande satisfaction des actionnaires ou des propriétaires grâce à une surcote organisée de leurs joueurs… Que représentent encore de telles sommes qui pourraient permettre de nourrir des pays entiers quand on ne demande à ces jeunes gens que de taper dans un ballon ? Quelle différence faire donc entre valeur et prix ?

Buuuuutttt!!!

Buuuuutttt!!!

      Simplement, le prix est fixé dans la perspective d’un échange. Il y a donc ce qui a un prix et il y a ce qui n’a pas de prix. Le second valant bien plus et sans commune mesure que ce que vaut le premier. Ce qui a réellement de la valeur n’a pas de prix, c’est ce qui est en dehors de l’échange, au-delà de ce que l’on peut quantifier comme aurait dit ce joyeux luron de Kant. C’est aussi ce qui est accepté tel que et hautement apprécié sans avoir reçu un prix au sein d’une communauté. La valeur se constitue dans la perspective de dégager une norme avec des prétentions à l’universalité. Nos valeurs constituent le socle fondamental de notre culture, elles précisent le bien, le mal, le vrai, le faux. Par exemple, nous serons tous d’accord pour affirmer que la vérité n’a pas de prix, surtout dans les procès pour corruption, qu’elle n’a rien à voir avec l’intérêt ou l’avidité ; elle peut même l’emporter sur l’amitié comme je l’ai éprouvé douloureusement… Il y a des valeurs supérieures à d’autres, certaines sont absolues, indiscutables, quasi divines...

      Prétendre à l’universel est très prétentieux et nous autres Français en sommes des champions. Si, par exemple, on tient la vérité pour une valeur absolue et qu’on a un artiste comme Warhol dont le génie consiste à s’en tenir aux apparences en ne nous présentant que l’endroit du décor, en le niant même, comme si une pièce de monnaie n’avait qu’un seul côté, on peut se demander si la vérité n’est pas plus mensongère que le mensonge… « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » comme disait ce balaise Pascal, tout est relatif. Entre autres, la valorisation de l’art pose problème. La superficialité, l’apparence avec ce qu’elle a de changeant, d’inconsistant, d’illusoire prend de nos jours plus de valeur que la vérité, que la stabilité absolue en matière de savoir, qu’une prétendue objectivité peut-être existante mais difficile à faire émerger. Mais qui nous dit que la vérité est un bien commun ?

On est peu de chose...

On est peu de chose...

      Les normes, les valeurs ou les critères sont fort variables d’une communauté à l’autre et tous n’ont pas le même impact : certains sont sans doute plus efficaces que d’autres. Il nous faut dépasser la simple constatation de la diversité pour ne pas hésiter à comparer et à évaluer. Ce n’est pas facile car on ne peut le faire qu’en tenant compte d’où on vient.

      Depuis les années 70, l’Oréal essaye de convaincre les femmes d’utiliser ses produits parce qu’« elles le valent bien »… Le slogan est passé de « parce que je le vaux bien » à « parce que nous le valons bien » avant de se conjuguer actuellement sous la forme « parce que vous le valez bien »… « Parce que je le vaux bien » nous est difficile d’accès car il n’est pas aisé à la commune des mortelles de s’identifier à une Claudia Schiffer même mature. « Parce que nous le valons bien » est plus généreux, plus général, avec un petit sentiment de solidarité féminine. « Parce que vous le valez bien » ajoute à la généralité la condescendance de celui qui nous évalue : Mesdames, vous êtes mesurées, pesées, estampillées… Les temps sont plus durs. Derrière cette évolution tâtonnante, on sent que ça bouillonne sous des crânes pour trouver la formule magique. Mais franchement, on aura beau décliner la phrase de toutes les façons, tout ça pour ne valoir pas plus qu’un shampoing… Il y a dans cette volonté d’associer tout le monde à cette évaluation, l’idée d’un nivellement démocratique. Nietzsche reprochait à la démocratie de croire entre autres à l’équivalence des talents. Une des difficultés que nous pose la valorisation c’est celle de la hiérarchie. Quelques soit le domaine, élèves, talents, activités, oui ou non les organisations de valeurs doivent-elles aller au plus facile en ayant un impact sur le vivre ensemble par un classement hiérarchique ? Ou bien, en touchant à la racine d’une certaine façon de valoriser, nous faut-il faire l’effort d’une manière non hiérarchique d’apprécier notre rapport à la réalité ? Le paradoxe de Nietzsche s’interrogeant sur la valeur des valeurs c’est qu’il le fait au profit d’une hiérarchie alors qu’a priori, s’interroger sur la valeur des valeurs aurait plutôt tendance à nous amener à déconstruire une hiérarchie qui reposerait sur des valeurs absolues. Il n’est pas le seul à retrouver les valeurs à partir d’un doute sur les valeurs.

      Dans le monde entier, lors de travaux de réfection d’immeubles ou de monuments qui peuvent être hautement symboliques ou sacrés et posséder une immense valeur spirituelle pour nombre d’entre nous, des affiches gigantesques de marques célèbres dissimulant les échafaudages les recouvrent sur toute leur hauteur. On assiste à une surenchère outrancière pour déterminer qui aura la plus grosse. La publicité d’une marque de luxe comme l’Oréal insistant sur la valeur recouvrant un lieu sacré comme ce fut le cas pour l’Église du Souvenir de l’Empereur à Berlin… cela redonne toute sa chance à l’expression « tout se perd » que je ridiculisais il y a peu et qui, sous cet éclairage, désignerait le recouvrement de l’éternel par l’éphémère. On peut voir là un condensé historique croquignolesque : la vérité théologique vue comme l’arrière monde de nos valeurs marchandes envahissantes… une sorte de passation de témoin.

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