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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 14 avril 2018 jour du cannibale

Denis Vallier

      Nietzsche est sur un bateau, il tombe à l’eau, que sauve-t-il à part sa peau ? S’il n’avait dû ne garder qu’un livre, il aurait choisi les Essais de Montaigne pour rejoindre son île déserte. Et s’il avait pu, Montaigne, lui, aurait emporté le Moby Dick de Melville avec l’histoire d’Ismaël, le narrateur et seul rescapé du naufrage du Pecquod, obligé contre son gré au début de l’histoire de dormir dans la même chambre qu’un cannibale… « On ne peut pas cacher son âme… mieux vaut dormir avec un cannibale sobre qu’avec un chrétien saoul » se dit-il. Et il aura raison : plus tard, Ismaël et Queequeg deviendront les meilleurs amis du monde et le cannibale lui sauvera la vie.

 Queequeg et Ismaël - Moby Dick- Dessin de Rockwell Kent 1930

Queequeg et Ismaël - Moby Dick- Dessin de Rockwell Kent 1930

      Quand on reprend en main un livre de sa prime jeunesse, on le relit avec plaisir et surprise : en premier lieu, on retrouve sa candeur mêlée d’appétit, en second, on mesure le chemin parcouru entre temps. On ne focalise plus sur le déroulement des faits et on découvre avec stupeur tout ce qui nous avait échappé et en particulier pour ce superbe roman, on relève une interrogation sur des valeurs prétendument absolues qui seraient les nôtres. Nos valeurs, à ne pas confondre avec les principes qui rejoignent ceux de la Physique, ont tendance à se prendre pour « les » valeurs, c’est banal et répandu sur toute la planète. L’universalisme est très partagé mais chacun voit midi à sa porte… Cette rencontre improbable entre deux êtres que tout sépare est une vraie leçon. Moby Dick est le prolongement d’une interrogation très ancienne sur « le sauvage », celui que l’on voit comme l’incarnation de la monstruosité, qui s’avère bien souvent, à notre grand étonnement, le digne représentant des valeurs que nous croyons incarner ce qui, par contre, ne surprend guère tous ceux qui ont séjourné longtemps dans des lieux exotiques.

      En amont du superbe Moby Dick de Melville, se perche un autre monument de l’antiracisme et de la tolérance, c’est le chapitre sur les Tupinambas brésiliens, les cannibales de Montaigne dans ses Essais : « Nous pouvons appeler ces hommes barbares eût égard aux règles de la raison mais non pas eût égard à nous qui les surpassons en toutes sortes de barbaries »… Magnifique ! C’est imparable et courageux pour l’époque : les uns rôtissent quelqu’un pour le manger quand il est déjà mort et les autres brûlent vif sur le bûcher un innocent parce qu’il n’a pas la même religion ou qu’il ne pense pas comme eux. Qui sont les brutes sauvages ? Ceux qui cuisinent ou ceux qui exterminent ? Montaigne n’est jamais allé au Brésil mais il fut marqué par sa rencontre avec trois chefs « cannibales » à Rouen. Il en déduisit qu’une « barbarie » n’est jamais innée, qu’elle s’acquiert et les Lumières étaient encore lointaines. La tolérance qui aura son heure de gloire au 18ème siècle est malgré tout bien présente dans la réflexion de Montaigne. Il nous invite déjà à une curiosité sans jugement. C’est une ébauche d’approche comparative et le constat est déjà établi que, quelles que soient les cultures, leurs valeurs sont toujours perçues comme bonnes, absolues et les seules valables sur cette planète. Elles ont systématiquement la fâcheuse tendance à se prétendre universelles et de plus, certaines recommandent d’éliminer les autres.

      On croyait jadis que les barbares c’étaient les autres là-bas au loin. Et puis ils sont venus chez nous à plusieurs reprises et on a cru les avoir repoussés victorieusement. Aujourd’hui, on les a oubliés mais ils sont bel et bien là, omniprésents car, malgré nos progrès, nous sommes toujours ces barbares au vu des abjections commises au nom de nos valeurs. On est toujours le con ou le barbare de quelqu’un. Mais ne nous voilons pas la face, évoluons en restant vigilants, évitons l’angélisme : il y a des barbaries bien pires que la nôtre et certaines frappent à nos portes en ce moment.

Page du 14 avril 2018 jour du cannibale

      Quand on aime Montaigne, on lui pardonne tout, mais ce qui est étrange dans la démarche de ce sceptique du 16ème siècle toujours aussi présent, qui, avec son « Que sais-je ? » disait qu’accroitre son ignorance était augmenter son savoir, c’est qu’il ne se privait pas de nous juger. D’où nous vient cette propension à évaluer, estimer, mesurer, que même les plus sages d’entre nous ne peuvent réfréner alors même qu’ils renoncent à toute forme de valeurs absolues ? Pourrait-on donc juger sans le faire au nom d’une valeur ? Pour le moins, on peut toujours comparer sans avoir à se référer à des critères. Face aux attentats que nous subissons perpétrés en représailles aux morts dans les rangs de l’EI, on peut se poser des questions sur la valeur de nos valeurs respectives. Le scepticisme d’un Montaigne ne consiste pas à se dire que tout se vaut ou que rien n’a de valeur : il consiste à établir plus prudemment des comparaisons en se fiant à des données culturelles pour remettre en question nos prétentions à l’universalité, à l’absoluité, à la généralité. Avait-il comme but un monde meilleur ou ne se préoccupait-il que d’éclaircir ses idées ? Universalisme et Relativisme sont-ils vraiment incompatibles ou se complètent-ils en soignant nos angoisses par une meilleure appréciation de la situation ?

      Montaigne n’avait pas de certitude et c’est ce qui fait son charme : il cherchait, essayait. C’était un artiste de la mobilité qu’il savait restituer par sa façon d’écrire. Il s’intéressait au changement, aux passages, en pensant à l’être et à la mobilité, ce qui nécessite un vocabulaire approprié et des modèles. Devant une situation comme celle que nous vivons, le sceptique ne se tait pas : il analyse, il juge mais ne prétend jamais remplacer un absolu par un autre. C’est ce qui donne de la puissance à son interrogation. Le scepticisme est une attitude éminemment philosophique, mais paradoxalement il n’est pas le résultat d’une démarche, il est inné. En effet, on naît sceptique en tombant dans cette fosse. Ce qui n’empêche pas des manifestations superficielles d’enthousiasme mais mieux vaut savoir nager.

      Comme les pyramides, les objets ne se révèlent jamais que selon l'un de leurs profils, c’est la thèse de Husserl. J’ai beaucoup de trou noir sur la phénoménologie mais j’ai lu ça de lui : « Une perception est perception de... par exemple d'une chose; un jugement est un jugement d'un état de chose; une évaluation d'un état de valeur; un souhait porte sur un état de souhait et ainsi de suite. Agir porte sur l'action; faire sur le fait; aimer sur l'aimé; se réjouir sur ce qui est réjouissant etc... En tout cogito actuel, un « regard » qui rayonne du moi pur se dirige sur « l'objet » de ce corrélat de conscience (d’espèce fort variée) qu'on a de lui ». Il y a de quoi mettre un coup fatal à nos bonnes vieilles certitudes du genre « j'ai raison parce que je sais ceci, je sais cela et donc ça se passe comme ci et pas comme ça ». Certes, les mathématiques sont exactes, un caillou plus un caillou cela fera toujours deux cailloux, mais les cailloux ne seront jamais semblables. Un visage parfaitement symétrique n’est pas beau, c’est cette imperfection qui donne du charme à la beauté de ce monde : un monde uniforme où tous les individus enfin réunis dans un seul ensemble de valeurs serait d’une monotonie mortelle comme une nuit sans fin. Il n’y aurait plus rien à en dire.

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