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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 15 avril 2018 jour circulaire

Denis Vallier

      Dans le domaine macroscopique, on peut toujours avoir l’impression de comprendre notre monde même si on réalise au fur et à mesure de nos avancées qu’il est d’une complexité infinie, mais quand la physique quantique s’en mêle cela devient n’importe quoi. Dès que l’on saute au niveau particulaire, c’est à n’y plus rien comprendre. Or, comme ces « briques » de la matière sont à la base de tout (du moins à l’heure actuelle), il ne peut y avoir de certitude absolue pour quoi que ce soit car toute mesure s’en trouve approchée et donc entachée d'erreur. C’est systématiquement le cas, même si c’est à la vingtième décimale. Pour toute mesure, toute évaluation, il est important de connaitre la taille de cette erreur. Comme pour les prévisions météo, une mesure donnée sans estimation de l'incertitude n'a qu’une valeur approximative. De même, toute appréciation, évaluation, tout regard sur le monde, la société ou l’humain, toute théorie philosophique qui ne donnent pas leurs limites ne valent pas grand-chose. La métrologie, qui n’est pas la maîtrise du plan du métro mais la science de la mesure, a encore de beaux jours devant elle, car il y a encore beaucoup de pas à franchir, surtout de tout petits pas dans l’infiniment petit.

      Nous passons notre temps à établir des catégories, à chercher des différences, des solutions de continuités, l’endroit du raptus qui nous clarifiera la situation. Or, j’ai beau chercher à mon petit niveau, je ne vois pas de raptus dans le monde où je vis, il est bien rond, bien lisse : des premiers agencements moléculaires aux premiers acides aminés aux premières bases aux premiers assemblages ADN ou ARN, aux premières transcriptions, aux premiers édifices monocellulaires et ainsi de suite, de ces édifices là à la mouche drosophile, aux souris, au singe, à l'homme, il n'y a pas de raptus, tout se tient. Je ne vois que continuité. Nous descendons des bactéries mais aussi bien des étoiles et des galaxies. La loi de conservation de l’énergie est sans faille elle aussi. Je ne trouve à la base que des briquettes, des genres de legos, assemblés de façon de plus en plus géniale, de plus en plus assemblés, jusqu'à l'homme cet incroyable truc, capable de concevoir des assemblages absents et de catalyser leur émergence… Capable en plus, dans l'intériorité de sa machine cérébrale, d'évoquer des assemblages non présents, tellement non présents que ce sont des fonctions, des algorithmes, qu'il bâtit à présent ainsi que des lois, je dirais plutôt des règles communes d’occurrence, des déclencheurs et réacteurs communs. Merde à dire, il y a de l’harmonie dans ce fatras circulaire, que c’est beau...

Un monde bien rond

Un monde bien rond

      Ne vaut-il pas mieux alors trouver l'équilibre, apprécier l'harmonie et et en profiter au mieux, avoir l'humilité de reconnaître ses limites, d’accepter le mystère de l'être des choses, de ne pas essayer de comprendre l'inaccessible et se contenter de vivre les sens concrètement au quotidien ? Le sens se donne en effet tout entier et sans limite dans une œuvre d'art, un tableau, une musique, un corps qui danse, un cheval au galop, un paysage, un verre de vin, un fruit mûr à point et enfin, un profond silence dans ce monde de bruits…

Milieu de nulle part

Milieu de nulle part

      Conscient d’avoir conscience, l'humain, fouineur par nature et de plus opiniâtre, cherche à tout prix à savoir d’où lui vient cette conscience, comme je cherche là des aiguilles ou mon nombril au milieu de nulle part. Le nombril est certes central, voire vital dans l’utérus ; tout s’est organisé primitivement autour de lui mais il faut bien s’en détacher un jour et voir un peu plus loin.

      Qui suis-je ? J’ai trop de mots en moi pour me répondre simplement, je devrais me dire « je suis » et m’en contenter: être suffit, il n’y a pas à être ni quelqu’un, ni quelque chose, ni même soi-même. Penser suffit, rajoutait Nietzsche, penser à quelque chose est de trop... « Sois ! Et basta !» surenchère Michel le maharshi. À force de présence méditative à soi, faire suivre « je suis » d'un complément d'objet apparaît comme un non-sens, une erreur grammaticale. « Je suis quelqu'un » ? sonne bizarrement à mon oreille, comme une affirmation suivie d'une négation, comme deux pièces de puzzle qui ne sont pas faites pour s'emboîter et que l’on force à tout prix.

      Mais alors que peut bien signifier « Je suis » ? Conventionnellement, il est impossible d'y répondre sans y adjoindre un complément d'objet : je suis blanc, riche, criminel ou respectable, génial et mondialement reconnu ou minable sujet à un déplorable complexe de supériorité, jeune président de la république, pape menacé, bref, une série de définitions qui ont toutes un caractère temporel et qui donc, dans l’absolu, sont totalement illusoires. On a tous l'impression d'être le même d'un jour à l'autre, d'une minute à l'autre et c'est une fausse identification. En ce sens, dire « Je ne suis pas » ou « je ne suis plus » est tout autant pertinent que de dire « Je suis » n’en déplaise à Descartes. « Ce qu’il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant. » nous confiait Eugène Delacroix. Des mécanismes inconscients qui occupent très majoritairement notre cerveau et que l’on regroupe sous la bannière de biais cognitifs, interfèrent sans cesse dans notre rapport au monde et nous font prendre des vessies pour des lanternes Ainsi une illusion devient réelle puisqu'elle est sujette à perception : je vois un un arc-en-ciel, il fait donc partie de ma réalité mais ce n’est qu’un jeu de lumière…une arnaque poétique. Au même moment, une autre personne située à quelques distances ne verra que la pluie tomber. Si un arc-en-ciel peut être à la fois réel et irréel, est-ce que dire « Je suis » est plus réel que de dire « Je ne suis pas » ? Est-ce également une illusion ? Même si le fait de penser qu'il n'existe pas de « sujet » absolu ne nous empêche pas de croire en la réalité d'un « sujet » relatif, selon quels critères pourrait-on croire à sa réalité relative puisque qu'il est non seulement non pérenne dans le temps mais en plus, non réel dans le présent car attaché à des conditions externes et des mécanismes internes indépendants de « lui » ?

      En attendant, on n’a guère le choix, on ne peut qu’être et en temps normal, on arrive toujours à penser, on ne fait que ça d’ailleurs. Le problème reste de savoir si l'on est « bien » et si l’on pense « bien ». Et pour ma part, il m’est fortement recommandé par la Faculté d'en parler avec les autres afin de m’en faire une petite idée sans me faire trop d’illusions (!)

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