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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 16 avril 2018 jour shizo

Denis Vallier

      Si je veux être quelqu’un, me distinguer des autres, il me faut en premier lieu un brin de lucidité, une grande modestie mais avant tout énormément d’honnêteté : je n’ai pas à me mentir, je ne dois me montrer aucune complaisance. Ensuite, tout ce qu’il me restera à admettre et à comprendre c’est que tout ce que je peux penser ou faire, toutes mes envies, mes désirs ne proviennent pas de moi en tant que tel mais du fonctionnement de l’ensemble dont j’émerge. C’est l’aventure intérieure à laquelle nous convie Nietzche qui n’avait pourtant jamais entendu parler de « biais cognitifs ».

      Mais, peut-on ne pas être soi-même? Dans ce cas-là, qui est-on? Un autre? De quoi ou de qui cet autre est-il nourri? Brrr! J'en tremble! Serais-je schizophrène ? On est nombreux là-dedans ? Avant de sortir, je suis obligé de sonner le rassemblement, de demander le silence dans les rangs et de faire l’appel. Plus je suis moi-même et plus je suis, plus je suis, moins JE suis alors que je n’aspire qu’à être tout court. De plus, il m’arrive d’être hors de moi ou de chez moi… et avec ça, je m’imagine encore m’appartenir… Allez, pour se consoler et pour ne pas partir en vrille, un petit bonbon… :

      Un jour, je me suis réveillé dans le roman d'un autre. Je croyais disposer de ma vie, et me voilà pantin. Cela m'a un peu vexé, je me voyais autrement qu’à singer des seconds rôles. Avais-je mal digéré la veille? Faisais-je une crise de schizo en proie au manque d'une complétude fantasmée? Mais non, tout était calme ce matin-là. Il m'était juste demandé de faire un signe de la main, « Il » sera content, me soufflait-on. - C’est tout ? - Oui, c'est tout. - Bon très bien…
Intrigué, j'énumérais la liste des marionnettistes capables d'une telle farce. J’invoquai en première ligne Dieu et ses subalternes. Il faut bien un coupable. Car qui peut être assez fou de prévoir une telle débauche d'effets pour un si maigre résultat ? Une autre hypothèse effleura mon esprit, plus vraisemblable. Celle d'un curieux triangle où l’Auteur envoie ses personnages se donner signes de reconnaissance en jalonnements de parcours. « Arborez une fleur et des bandelettes de momie, elle ne pourra pas vous rater ».
- Qui-ça elle ? Qu'entendez-vous par là ? Demandai-je, pas du tout rassuré.
Fébrile, je mis un pot de géranium sur la tête, et allai acheter des compresses. Je suis pas Champollion, moi, et l'herméneutique n'est pas mon fort… Et c’est ainsi accoutré que je fus embarqué par l’ambulancier. Depuis, personne n’accepte de m’écouter à part vous… et l’Auteur peut-être, du moins j’espère…

Photo de Mehmet Uluyurt

Photo de Mehmet Uluyurt

      Qu'est-ce qu'être soi-même ? La définition du Larousse pour le mot ipséité est : « Ce qui fait qu'un être est lui-même et non pas autre chose ». Une telle chose existe-elle réellement à l'exclusion de toute autre ? L'égo est-il en cela un être unique, c'est à dire une entité substantielle et toujours égale à elle-même et à nul autre par-dessus le temps et l’espace ou ne serait-ce pas plutôt l'expression dans la durée d'une énergie fondamentale et universelle au travers d'une forme physique et matérielle déterminée occasionnellement dans le temps et l'espace qui lui sont impartis ? Être à soi est sans doute beaucoup plus qu’être soi. C’est établir un lien non social. Ce n’est pas constituer une identité : c’est ne pas être à un autre. Même pas à un même que soi, à une image, à un reflet tout comme un enfant n’appartient à personne, même pas à ses parents. Être soi-même, c’est le paradoxe de défendre une liberté par un lien intime.

      À la racine de notre existence, ce que l’on résumera par l’esprit rencontre la matière et façonne notre réalité. En tout état de cause, nous sommes la proie du jeu de nos projections, un peu d’ordre est donc nécessaire. À cet égard plusieurs attitudes sont possibles :
- soit nous l'ignorons tout bonnement
- soit nous le reconnaissons, l'endossant en tant que condition inhérente à la nature de l'homme et, par voie de conséquence, incontournable.
- soit nous le reconnaissons avec la prescience d'une possible libération à cet égard.

      La première attitude est la réponse la plus populaire et donc probablement de bon sens. Le bon sens a ses vertus, mais, indéniablement, il a des limites étroites dues justement à la pauvreté de nos sens : nos informations sont sommaires et incomplètes, nos schémas de pensée traditionnels, nos projections timides et conformistes. C’est ce qui fait que parfois on trouve fumeuses certaines théories scientifiques. On observe alors le monde par un trou de serrure et toute notre vie, on cherche à trouver la clé, à en voir plus, à en savoir plus. Et puis, combien de mystères se dissimulent au-delà de nos cinq sens ?

      La seconde réponse résignée correspond à nos capacités inventives de survie, dont nous savons faire preuve, pour nous entretenir en notre propre illusion. Il y a effectivement une permanente résignation que nous passons notre temps à éviter de reconnaître en nous laissant absorber par une foultitude d’actes, d'idées, d'édifications en tout genre, physiques ou mentales, etc..... etc... C'est bien cette résignation, cette endémique frustration, qui alimente l'activisme effréné dont notre système économique tire les ressources de sa phénoménale expansion dont commence sérieusement à souffrir notre planète.

      Dans la troisième hypothèse, nous nous trouvons dans la situation paradoxale (et carrément suicidaire), d'un mental amené à envisager la possibilité de sa propre annihilation. Invraisemblable… Or cette prescience est là, têtue, nous relançant sans cesse... Nous gardons toujours en nous nos démons, nous ne faisons qu’apprendre à les tenir en respect en nous disant que si on n’oblige pas un fleuve à capituler, on doit certes se soumettre à son courant mais on peut faire de son pouvoir une force.

Page du 16 avril 2018 jour shizo
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