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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 19 avril 2018 jour du dentiste

Denis Vallier

      N’appartenir exclusivement qu’à « soi » n’est sans doute qu’une illusion mais elle procure un indéniable sentiment de liberté. Et pourtant, paradoxalement, cela signifie ne tenir aucun compte de soi, ne tenir aucun compte de tout ce qui rend esclave de l’image de soi, de la répétition de cette image, de son origine légendaire, de la famille, de la communauté, des mœurs majoritaires, des cancans et autres bruits, des États, des religions, des Enfers, des empires, du monde, de l’univers. C’est la leçon que Montaigne nous a donnée : il existe dans ce qu’il pense et il a posé par écrit la conscience de soi. Quelle présence par-dessus les siècles !  Il est la créature de son livre, la distance qu’il a mise dans son écriture lui donne son identité : « Les autres forment l’Homme, je le récite ». Et par-dessus tout, ce chêne parmi les buissons, en écrivant à son ami La Boétie décédé, nous a fait cadeau à tous de son amitié… en ce sens il est l’inventeur de la littérature : auparavant, on écrivait au nom d’une loi, d’une religion, d’une philosophie, d’une appartenance, lui a écrit librement, sans norme et par amour.

Page du 19 avril 2018 jour du dentiste

      Affirmer sans ambages « Je suis » n’est pas afficher une connaissance, c’est formuler une impression inqualifiable. Cette impression prend un faux caractère d'évidence à cause de l'artifice du langage qui associe systématiquement un sujet à chaque verbe. Ça ne doit pas être aussi évident que ça n'en a pas l'air. Or, je n'ai aucun souvenir de ma vie avant qu'« on » m’ait inculqué le langage. Bizarre… Enfermé à l’isolement dès la naissance, qu’est-ce qui aurait émergé ? Ce « on » que Montaigne récite selon sa jolie formule est une communauté qui préexiste à mon ego et qui est, du moins je le suppose, la cause de son émergence. Et voilà, manquait plus que le Saint-Esprit ! Ces wou wou, dites-moi, c’est à nouveau l’ambulance qui revient me chercher ?

      C’est bien gentil d’être un pur esprit Monsieur Descartes, mais en réalité, langage ou pas, je n’ai réellement pris conscience de l'existence qu’au cours de ma première rage de dents. Je ne saurai jamais assez remercier les fabricants de sucre, mes caries et mon tortionnaire de dentiste pour m’avoir sorti du coma. La conscience ne se présente pas comme une réalité en soi, mais comme relation au monde, comme dynamique vers l'extérieur d'elle-même, comme mouvement dans mon cas vers ces choses dures et parfois douloureuses plantées sur ces mâchoires qui mâchonnent ces mots.

Page du 19 avril 2018 jour du dentiste

      Nous ne sommes malheureusement que ce que nous prétendons être. Et cela finit par devenir vérité même à nos propres yeux. Aussi devons-nous faire très attention à ce que nous prétendons être. D’évidence, je suis certain que j'existe en tant que conscience mais pas forcément en tant qu'être humain ou que membre de la société. Tout ceci pour en revenir à la sempiternelle question, que signifie être humain de nos jours ? Pour y répondre, il me faut peut-être regarder comment être humain, non pas en général, mais dans les situations concrètes et extrêmes que la société construit aujourd’hui. Or la difficulté que j’éprouve, c’est que si la société se comporte comme une entité, elle n’existe pas physiquement à mes yeux : elle n’est que l’idée que je m’en fais et n’a rien de solide à part les matraques de ses CRS confrontés eux-mêmes à la dure réalité des pavés qui volent bas. Les matraques de nos CRS existent bel et bien et peuvent cogner dur mais ces temps-ci ils font volontiers passer le courant avec le reste de leurs concitoyens à coup de taser.

Page du 19 avril 2018 jour du dentiste

      En fait, cette société comme un électorat n’est que l’addition de chacun de nous respectant les lois des grands nombres : nous sommes devenus éminemment prévisibles grâce à de nouveaux outils informatiques. C’est que chacun de nous se trouve tellement hypnotisé par son idéologie que nous participons tous comme des automates au fonctionnement et à la survie d'un système devenu totalement autonome, qui nous échappe et s’emballe tel un golem devenu fou.

      Con ou pas, à part quand il est ivre mort, l’humain se veut actif et notre activité s'exerce sur tous les plans, du philosophique au scientifique en passant par le culturel, le politique, le culinaire, l'économique, le sportif, le social... Notre tendance déterministe nous conduit à réintégrer les fruits de notre propre activité dans un environnement de vie complexe, ainsi édifié de toute pièce. Ce dernier devient alors la référence dans le processus éducatif qui en fait partie intégrante également, œuvrant de la sorte à un conditionnement puissant et fallacieux à tous égards y compris au regard du rapport entre les individus. Et la boucle se boucle et se referme inexorablement comme le cercle de famille autour de la gorge de l’enfant… Ainsi, tout se passe comme si nous n'avions pas les moyens de notre intelligence. Avant toute autre priorité, il est donc primordial pour l’avenir de l’espèce de concentrer nos efforts sur la qualité de cette éducation afin de réactiver un cercle bénéfique et, au lieu de couper toutes les têtes qui dépassent comme ce fut bien trop souvent le cas jusqu’ici, d’accorder leur chance aux plus doués d’entre nous de manière à ce qu’ils apportent leur écot au bien-être commun.

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