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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 20 avril 2018 jour into the wild

Denis Vallier

      L'être humain dont nous sommes les curieux représentants du moment, est un animal qui existe bel et bien mais qui fait partie d’un monde demeurant une création abstraite que nous élaborons petit à petit. Mais j'existe forcément avant l'idée même de l'être humain que je crois être, donc, foncièrement, je ne suis pas cet être humain qui n'est, lui aussi, au final, que l’idée que je m’en fais. Avant tout je ne suis que la pure conscience qui conçoit cette idée : « je suis » avant d’être quelque chose. Dans cette conception, rien ne m'entrave. Je suis liberté totale de concevoir une idée et de plus, j’ai le droit de tout savoir. Du moins, c’est ce que ressent le spécimen d’humain du 21ème siècle que je représente.

      Bien qu'existant comme tous les êtres vivants selon un mode naturel, l'être humain que je suis, en tant qu'être conscient, occupe, quoiqu’on dise, une place particulière dans cette nature. En fait, il n’y trouve plus sa place en se distanciant de cette dernière pour mieux se retourner sur lui-même afin de s'observer et de constituer, toujours pour lui-même, une représentation de ce qu'il est. Pas simple tout ça ! (Je me relis pour vérifier, mais c’est bien ce que je voulais dire). Quelle curieuse démarche ! Manifestement, cette distanciation est globalement une bonne chose, on ne peut nier les bienfaits du progrès sans mauvaise foi. Car s’il nous fallait retourner à l’état de nature à la suite, par exemple, d’une catastrophe planétaire en vue de laquelle s’investissent les survivalistes, je ne donnerais pas cher de notre peau aux uns comme aux autres. On peut exprimer la nostalgie romantique d’une vie libre et sauvage comme Thoreau au bord de son étang Walden, ou le retour aux sources et au Jardin d’Éden comme le héros de « Into the Wild », mais la leçon qui en ressort, c’est qu’on ne peut pas être heureux tout seul. Un être seul n’est plus humain.

Page du 20 avril 2018 jour into the wild

      Tout cela est inscrit dans nos gènes et dans nos mythologies anciennes étroitement reliées aux forces naturelles, tout comme d’ailleurs le besoin de s’aventurer toujours plus loin et justement, de propager ces gènes. Peut-être que mener une vie à la dure est plus valorisant pour l’individu, mais ne nous berçons pas trop d’illusions, nous ne retournerons jamais en arrière. Il est déjà trop tard : il suffit d’imaginer quelques jours sans électricité sur terre pour avoir une idée de l’apocalypse. Par contre il paraît sain et logique de compenser la trop grande perte de repères que nous ressentons actuellement par un rééquilibrage écologique entre le mode de vie qui nous a accompagné pendant des dizaines de millénaires et celui totalement hors sol qui se dessine devant nos yeux. C’est ce qu’un grand nombre d’entre nous ont entrepris spontanément et le mouvement ne fait que s’amplifier.

Page du 20 avril 2018 jour into the wild

      Manifestement, j’existe, mais cette existence consciente d'elle-même ne se limite pas à un cercle dans lequel, en pur autiste, je m'enfermerais dans ma seule subjectivité. Il faut aussi pour que cette conscience s'affirme et se réalise pleinement qu'elle s'oriente vers l'extérieur et débouche sur une action, une activité pratique offrant à l'être humain que je suis la possibilité de prendre possession de cette nature à laquelle il appartient originellement pour mieux s'y reconnaître. Et si cela est vrai pour moi, ce doit l’être aussi pour chacun des sept milliards d’habitant qui foulent le sol et s’activent sur cette planète, du moins je le suppose. Jusqu’à présent, l’humanité a subi les caprices de la nature : ce sont les bouleversements climatiques ou les grandes épidémies qui l’ont modelée en l’obligeant à s’adapter aux variations brutales du milieu.

      Les exemples sont légions : à l’Epoque glaciaire, la plus grande manifestation de notre génie, après la maîtrise du feu mais bien avant la roue, fut la modeste aiguille. Elle facilita considérablement la couture des peaux de bêtes entre elles et nous permit ainsi de survivre à ces grands froids. Plus près de nous, plusieurs années à la suite de sécheresse en Asie centrale entrainèrent des combats pour s’approprier les pâturages restants et poussèrent Gengis Khan à se tailler sur son cheval un empire d’une surface double de celle des Etats-Unis, à ouvrir des routes encore utilisées de nos jours sur des milliers de kilomètres. Plus près de nous, la peste noire tua brutalement un tiers de la population européenne au Moyen-Âge, une fois le choc absorbé, la nourriture se trouva en surabondance et entraina une période de prospérité enrichissant considérablement les ancêtres de nos banquiers et ceux-ci consacrèrent une part de leur fortune à financer les explorations qui découvrirent par erreur, ou plutôt par sérendipité, le Nouveau Monde où les conquistadors propagèrent nos bactéries qui tuèrent 95% des Amérindiens… « victoire » à la Pyrrhus qui entraîna une pénurie de main d’œuvre dans les plantations et donc le « nécessaire » commerce des esclaves ce qui fut le point de départ du Capitalisme que nous connaissons et ainsi de suite, tout s’enchaîne sans fin avec la nature bien présente en arrière-plan...

      En se rapprochant de  l’époque contemporaine, dans les années trente, une sécheresse sévère a sévi sur les terres sur-labourées du centre des Etats-Unis et le vent en tempête souleva des nuages de poussières : 350 millions de tonnes de terres arables se dispersèrent et obscurcirent le ciel en novembre 1933 jusqu’à New-York, même les cailloux volaient. Les fermiers furent ruinés par ce « Dust Bowl »et furent obligés d’expérimenter de nouvelles techniques pour pouvoir cultiver à nouveau ces terres appauvries. Ce fut le début de l’usage intensif des engrais dans l’agriculture qui se répandit sur toute la planète. Cela permit d’écouler enfin les excédents de production de phosphate accumulés après la première guerre mondiale en vue de fabriquer des explosifs.  Suivirent en surenchère les pesticides et les désherbants produits à l’échelle industrielles et qui ont depuis détruit nos insectes, nos oiseaux, nos « mauvaises » herbes et in fine, nos vers de terre qui ne demandaient rien à personne depuis des millions d’années et nos sols si précieux… À part ça, tout va très bien, Madame la Marquise...

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