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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 23 avril 2018 jour de réflexion

Denis Vallier
Page du 23 avril 2018 jour de réflexion

      Même face à son miroir, on se raconte des histoires. Ce que l’on pourrait caricaturer par le «moi» est une sorte de fiction et toute histoire doit avoir un début. Comme l’on se sent particulièrement vivant lorsqu’on a mal, le point de départ de notre venue à la conscience est bien souvent une souffrance comme dans mon cas une rage de dent de lait ou un coup de pied aux fesses. La perception de la souffrance fait que l’on se sent vivant mais pas forcément en vie, ce n’est pas une preuve, juste un indice car la douleur n’est que le résultat du travail de nos fonctions cérébrales. Elle est toujours subjective comme le démontrent aisément l’hypnose ou de nombreux yogis. Dans des circonstances analogues, aucun d’entre nous ne souffrira de la même manière, avec la même intensité, en y plaçant la même gradation. Si votre première crise de coliques néphrétiques vous mettra plus bas que terre, carrément au seuil de la tombe, la seconde vous sera bien plus supportable : vous tournerez en rond comme un animal en cage mais vous attendrez patiemment que les médicaments agissent. D’où vient la différence ? Quelle est alors la différence entre ma douleur et la vôtre ou celle d’une quelconque bestiole ? Nous ne sommes pas égaux dans de nombreux domaines mais particulièrement dans la peine et la souffrance. Serions-nous donc conscients différemment ? Plus ou moins vivants ?

      La réponse me paraît une évidence : il n’y a pas plus de point d’accès à partir duquel nous sommes pleinement en vie que de seuil au-delà duquel nous sommes plus que la somme de nos composants, on ne saurait fixer de limites dans un sens comme dans un autre. Finalement, il est difficile de définir la conscience parce que l’on a que la sienne comme référence et que l’on se l’imagine de qualité. La conscience pleine et entière ne saurait exister, l’absolu n’est pas du domaine du vivant. C’est un fantasme que nous vendent les marchands de spiritualité orientale. Cela ne dérange pas les humains pour s’imaginer que leur perception du monde est singulière et non-reproductible, nul n’y échappe vu que l’on n’a que ça à disposition.

      Pourtant, nous vivons dans des boucles bien serrées et occlusives qui ne diffèrent guère de celles de nos robots, satisfaits pour la plupart de se voir dicter notre prochaine action même si nous questionnons sans cesse nos choix. Cela ne dérange que peu de monde et n’empêche pas la terre de tourner même si du coup, elle est un peu de traviole.

Jaf -Storm brewing

Jaf -Storm brewing

      Lorsque je marche pendant des heures en montagne, je vis et je pense. Marcher est une longue réflexion qui fait du bien et qui, fort souvent, n’a besoin que d’un langage restreint. Mais ce n’est plus la même histoire quand on redescend dans la vallée et que l’on retrouve les autres. Que je sois là-haut ou ici-bas, je vis parce que, bien sûr, je suis un être vivant et «en même temps», je vis parce que je suis un être pensant.

      Mais entre mon être de chair et mes représentations, ce que je suis pour l’autre et pour moi-même, cela ne tient pas ensemble, réellement, et cela provoque des perturbations. Ces perturbations sont le signe d’une activité réparatrice, un assemblage par lequel je tente de faire tenir ensemble ce qui ne tient pas ensemble par soi-même : un traitement du réel. Pour protéger ma vie, pour me constituer en unique moi vivant monobloc, pour me rapporter, comme le même, à moi-même, je suis nécessairement amené à accueillir au-dedans mes autres et les autres. Ça commence dès qu’on a un langage. La finalité apparente d'un langage est de servir à décrire le monde, à le reconstruire selon la perception humaine et dans une forme susceptible d'être appréhendée par autrui (j’en éprouve au quotidien la difficulté) mais il sert avant tout à se l’expliquer à soi-même et à s’expliquer soi-même.

      Ces explications sont précieuses, c’est la vraie richesse, la seule qui vaille la peine et qui nous aide sur le chemin d’une vie pleine et équilibrée. Certes, jouissons à pleine dents, de tous nos pores, gavons-nous de peaux, de soleil, de ciel bleu, de mers et de montagnes, d’œufs à la neige et de nuages, d’amour et d’affection, mais comme le composant essentiel du langage est l'abstraction, noyons-nous dans l’abstraction...

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