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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 24 avril 2018 jour de grève

Denis Vallier

      Il pleut… Coule le ciel et coulent le temps, les heures, les minutes, les rêveries. Des ruisseaux se forment, le flot de la conscience rejoint-il la rivière de la pensée, laquelle à son tour se jette-t-elle dans un océan d'idées ? D'ailleurs, la pensée est-elle une rivière, ou un réseau de cours d’eau souterrains? Cette pensée que je constate, ce « Oh que cette pluie est interminable ! » que je prononce mentalement en attendant le soleil, me permet d'être rassuré sur le fait que je pense et que de ce fait, j’existe encore, que je suis encore là. Mais encore là en tant que quoi ? Si j’ose répondre « en tant que penseur », c’est simple… Trop simple ? Est-ce jamais le même ou toujours un autre ? Allons, allons… simplifions…

      La pensée qui parle en moi, pour moi, c’est moi en dialogue avec moi-même et puis voilà. Le complexe « moi » procède de pensées en pensées, chaque pensée étant le point d’entrée du cycle suivant, cycle qui se termine par le constat, non conscient, du fait que moi auto-satisfait existe parce que moi pense. C’est de la masturbation intellectuelle, je sais bien, mais ce moi n’est pas vraiment moi-même, et malgré tout, je l’appellerai « moi ». Il est amusant de se regarder « faire », c’et le propre de notre manière de réfléchir que de nous lancer dans une sorte de mouvement rotatif abstrait fonctionnant par cycles pour produire un premier échantillon de pensée.

      A partir de cette substance finie appartenant à un genre de prototype, d’autre rotatives vont se mettre en mouvement par déclinaison de ce prototype, jusqu’à un apparent épuisement des variantes ainsi établies. Entre temps, j’aurai eu le temps d’émettre quelques proutotypes odorisés organiques en guise de ballon d’essai. Ballonnement et débalonnement sont les produits de nos digestions cérébrales ou non et, cher lecteur comme je te plains sous ces cieux tristes et gras… Commence alors un nouveau cycle qui recherche dans l’absolu un autre fragment de pensées, une autre fragrance, en vue de le décliner à son tour, jusqu’à constituer un ou plusieurs ensembles de variantes passivement empilées, issues de notre savoir empirique, qui vont permettre à la réflexion de s’alimenter, de gonfler encore et encore par mise en équivalence et en opposition de tous ces éléments.

      Cela ressemble fort aux jeux de cubes à emboiter en plastique coloré que l’on propose aux bébés ou à ces séries de milliers de dominos qu’une simple pichenette de gamin écroule interminablement.

Page du 24 avril 2018 jour de grève

      En plus de nos trois repas quotidiens et de quelques carrés de chocolat, nous ingurgitons une masse de plus en plus importante d’informations qu’il nous faut bien digérer sous peine d’éclater. Pour cela, une bonne tuyauterie et des enzymes gloutons sont nécessaires car, si la digestion est imparfaite, cela produit une sorte d’encrassement neuronal qui ferait grincer nos synapses si nous n’y prenions garde. Un bon exercice cérébral quotidien de tri sélectif est donc autant indispensable à la santé qu’un entretien physique de base. Transpirer et réfléchir, même combat. Pour ma part, je souhaiterais sombrer un peu plus dans la méditation  qui me serait également fort profitable et agréable si elle ne s’accompagnait systématiquement d’un assoupissement coupable autant qu’inexorable. Du haut de mon belvédère dominant la Méditerranée, je me plais donc à observer d’un œil sceptique la marche du monde et de l’autre, ironique, ma démarche boiteuse. Je suis alors à la trace le cheminement de mes ruminations comme les vaches regardent passer les trains même les jours de grève. A m’observer transpirer des neurones ainsi, j’ai remarqué que plus il y a d’éléments en même temps, plus la réflexion paraît riche, mais moins elle est focalisée et efficace : c’est un handicap qui me plonge dans cette profusion inextricable que vous pouvez constater au jour le jour sur ces pages. Si la brièveté est l’âme de l’esprit, j’en suis malheureusement dépourvu à votre grande déception. C’est que je ne vois a priori aucune raison majeure de bouder mon plaisir et d’interrompre une réflexion une fois débutée même si elle se prolonge sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines : elle se doit à elle-même d’aller jusqu’au bout, jusqu’à épuisement tant qu’il n’y a pas mort d’homme.

Page du 24 avril 2018 jour de grève

      C’est une impression d’avoir fait plusieurs fois le tour du problème sans plus avancer alliée à des facteurs secondaires qui s’immiscent dans la spirale tels que la fatigue des yeux, les appels désespérés de ma femme ou l’envie de pisser, voire de PC, que je prétexte pour interrompre ma réflexion. C’est toujours une lassitude, une trahison et souvent une paresse. Si la paresse physique a été source de nos plus ingénieuses inventions, la paresse intellectuelle reste le plus indigne de nos défauts, un crime de lèse humanité. Si dans le train où nous sommes embarqués le wagon de queue grince, nous retarde et dérange le ruminement des vaches, il n’y a qu’à supprimer le wagon de queue… Euh… je m’en doute, cela ne ferait que reporter le problème. Ainsi, contrairement à ce que nous expliquait Aristote, observons-nous qu’à notre époque la substance n'est plus rien et que l'accident est tout.

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