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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 6 avril 2018 jour de mémoire perdue

Denis Vallier

      Parmi les bienfaiteurs de l’humanité, on distingue Pasteur qui a inventé la rage comme on dit dans les cours d’école et cet illustre inconnu d’Alzheimer qui a précipité un pan entier de la population mondiale dans un trou de mémoire. Il a mis un nom sur ce que nous craignons le plus : mourir avant de mourir en faisant de cette « vie » un enfer pour les proches. Rendre visite à une …heu… « personne » atteinte… (mot qui reprend là tragiquement son double sens) est une épreuve particulièrement troublante. Au contact d’un de ces malades, on se demande forcément s’il nous reste encore une mémoire quand nous l’avons perdue. Peut-être, mais c’est selon le stade de la maladie. Cette étrange mémoire involontaire dont nous n’avons pas le choix décrite par Proust peut encore faire illusion pendant quelques temps. C’est ce qu’on ne choisit pas de se rappeler, ce qui saute parfois à l’esprit des uns et des autres sans raison apparente mais en particulier et que l’on retrouve chez ces malades quand ils peuvent encore s’exprimer : des éclairs de souvenirs antiques exhumés soudainement avec force détails mais aussitôt emmêlés avec le souvenir suivant qui veut prendre sa place. Malheureusement, au final, de toute façon, il y a rupture de communauté. Dans des reportages qui traitent ce sujet, on peut entendre des malades dire : « je ne sais pas ce que je sais… », ou « je suis foutu… mais qu’est-ce que je fous pour être foutu ? Il y a quelque chose qui ne va pas mais qu’est-ce qui ne va pas ? Ce n’est pas mon bras, ce n’est pas ma jambe… non, décidément, il y a quelque chose que je ne comprends pas…je suis foutu…. Mais qu’est-ce que je fous pour être foutu ? »… Pour les uns comme pour les autres, face à cette boucle qui se resserre comme si la maladie refermait cet instant de lucidité sur lui-même pour ne pas qu’il s’échappe, le figeait pour mieux se l’accaparer, devant ce vide circulaire, notre vie n’est plus alors qu’une interrogation perpétuelle : qui est là à dire cela ?

Personne...

Personne...

      Dans le cas de cette maladie, le tableau est effrayant : la perte de la mémoire porte très loin, elle commence par affecter le langage qui perd progressivement toute cohérence, les mots se décomposent pour devenir suites de syllabes ce qui m’inquiète beaucoup car cela m’arrive depuis toujours, la communication par le langage disparaît, la sensibilité corporelle qui sert d’assise à l’identité personnelle est affectée à son tour, le temps se volatilise, la conscience qui est aussi le souvenir de ce que nous avons été s’efface jusqu’à induire la destruction de la personne, une agonie interminable puis une pré-mort tragique pour l’entourage. Dans l’histoire, même si c’est un lieu commun de le répéter, c’est finalement les proches qui sont les vrais malades. La question n’est plus alors « Est-ce qu’elle me reconnait ? » mais un vrac d’interrogations : « Elle aime encore ce que je fus mais comment est-ce possible qu’elle ne me reconnaisse pas ?…Est-ce que moi, je la reconnais cette personne qui fut si belle ? »… Est-ce que je la reconnais pour ce qu’elle a été ? mais surtout, est-ce que je la reconnais encore en tant que personne ?... Comment pourrais-je encore avoir accès à son identité si elle échappe à elle-même ?... A-t-elle-même encore une identité ? Quel mode de présence au monde possède cette chose ? Et nous repartons de l’établissement avec une boule dans la gorge et les yeux qui vous piquent.

Par delà les étoiles

Par delà les étoiles

      Il y a-t-il une mémoire par-delà l’oubli ? Je m’en souviens plus très bien. La terre oubliera-t-elle tout ce dont notre mémoire portait trace ? Dans combien de temps fondront les pyramides ? Une chose est sûre, ce que j’écris là et tous les contenus de nos disques durs s’effaceront bien avant et même bien plus tôt que prévu. Les tablettes sumériennes sont toujours là mais combien de supports récents sont-ils devenus illisibles ? La mémoire n’est-pas que le souvenir de ce que nous avons été, elle va bien au-delà de la simple reconnaissance objective d’un certain nombre de faits : elle est fondamentale, elle est constitutive, pour l’individu comme pour les sociétés. On fait ce que l’on veut d’un peuple sans mémoire et il en va de même pour l’individu. John Locke, sage précurseur de l’empirisme et de la laïcité, disait quelque chose d’apparemment très juste et qui ressemble à cela : ce qui nous caractérise, c’est que nous avons conscience des choses, nous avons conscience du monde ; pour avoir conscience du monde, il faut bien entendu avoir conscience de soi-même par contraste et être présent à soi-même. Locke rajoutait : pour être présent à soi-même, il faut, toujours par contraste, avoir le souvenir d’avoir été présent à soi-même auparavant. Et ces choses se tiennent ensemble pour nous identifier : la perception du monde, la conscience du monde, la conscience de soi et la conscience d’avoir été soi-même. Que l’une manque et tout est dépeuplé, nous nous écroulons et particulièrement, si la mémoire nous fait défaut, il n’y a plus rien pour solidariser les éléments qui nous composent. Si l’on perd ainsi la conscience de soi-même que reste-t-il de la conscience que l’on peut avoir du monde et qui nous transportait jusqu’au-delà des étoiles ? Et si nos sociétés perdent leur mémoire collective, n’est-ce pas leur mort assurée?

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