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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 7 avril 2018 jour de la parole

Denis Vallier

      Dire que tout ce qui se passe dans nos têtes, pensées, intuitions, savoir, génie artistique ou autres, etc… etc…  provient d’une pièce de viande qui ressemble furieusement à de la cervelle que l’on achète au kilo chez le boucher. Au plan neurologique, la conscience naît paraît-il, du dialogue permanent dans le thalamus entre le système non spécifique qui apporte les informations venues du corps, du soma, via le tronc cérébral et le système spécifique qui reçoit les signaux bruts de l'œil, de l'oreille du nez, de la main.... L'un observe le monde, l'autre nous observe nous. Ce dialogue permanent entre le contenu et son contexte, c'est la conscience qui se distingue par contraste du coma, de la syncope, de la maladie d’Alzheimer, du sommeil...

Page du 7 avril 2018 jour de la parole

      Il me paraît impossible de parler de la conscience d'un point de vue psychologique ou philosophique si on ignore qu’être conscient c'est d'abord et en premier ce dialogue dans notre viande. Il existe ce machin que nous avons glorifié, sacralisé, parce que sans ce machin le corps fonctionne comme une machine sans pouvoir dialoguer avec l'autre, le témoin, le monde. Ce truc n'est pas un but en soi, c'est une simple fonction animale et manifestement, l’évolution l’a considérée favorable à notre espèce. Le domaine de la pensée que nous vénérons tant est superbement le domaine animal et il est très répandu. Un chimpanzé à qui l’on montre sur un écran tactile une série de chiffres de un à neuf disposés aléatoirement et floutés au bout de 65 centièmes de seconde, s’est montré capable de les toucher du doigt dans l’ordre croissant avec cent pour cent de réussite et ce, à tous coups. Quel humain en est capable ? De jeunes enfants même doués, meilleurs que les adultes à ce jeu, prenant largement leur temps, n’en trouvent en général que quatre ou cinq mais très exceptionnellement  huit ou neuf et au prix d’une pénible remémoration… On suppose que cette mémoire à court terme extraordinaire des chimpanzés ou des cynocéphales, partagée par nombre d’oiseaux comme les pies ou les corneilles et sans doute de beaucoup d’autres, doit leur permettre d’inventorier d’un seul regard leur environnement dans un milieu hostile et d’assurer ainsi plus aisément leur survie. Voire vite et bien leur est primordial. Nous avons sans doute perdu quelque peu de cette mémoire immédiate au profit d’une capacité mentale infiniment plus puissante : le langage qui cimente la société humaine et a assuré sa domination. Mais les singes, eux aussi, ont un langage construit et transmettent une culture. On va philosopher indéfiniment sur la supériorité de l'homme, mais cet effort, ce processus de cogitation, est paradoxalement, lui aussi, la bestialité dans son excellence sous toutes ses formes et dans toute sa beauté.

      Si la conscience est une faculté largement répandue dans le monde animal, ce qui nous distingue principalement, c’est la conscience d’avoir conscience. Par exemple, les animaux ont manifestement des désirs, mais nous, en plus, nous pouvons souhaiter désirer ou pas, nous pouvons penser notre propre pensée, croire à notre croyance ou en douter, être certains de nos certitudes ou les remettre en cause. Ce qui nous distingue, c’est cette plasticité, cette apparente liberté : nous avons la possibilité de nous mettre à distance nous-même de notre propre pensée, de nous mettre à la fenêtre et nous regarder passer dans la rue ce qui, a priori, est impossible…Par contre, déterminer précisément comment procède cette fonction est une toute autre paire de manche et vouloir la reproduire artificiellement un pari osé.

Féminisme exacerbé...

Féminisme exacerbé...

      Il nous est donné de regarder, à chaque instant, que l'idée fait le moine, l'individu. L'idée est « le moi ». Nous sommes ce que l'on dit, ce que l'on pense et que cela du moins en apparence. La parole intérieure est immanente, nécessaire, nous sommes incapables de nous en détacher, elle nous constitue comme elle constitue l’être des choses. Nous ne pouvons pas plus la quitter que nous quitter nous-même. Pour les autres, nous ne sommes que ce que nous disons ou à distance comme ici, ce que nous écrivons. Ce que nous faisons ne nous donne pourtant aucune identité : lorsqu’on croise un cycliste, on voit un ensemble non hiérarchisé : un vélo et un type qui pédale, une sorte de centaure à roulettes anonyme. Par contre, si on attaque un seul des 60 000 mots de notre vocabulaire que vous avez prononcé qui n’est somme toute que le bruit de l’air entre des cordes vocales, du vent, un symbole qui n'a aucune existence, en tout cas pas plus qu'une impression féérique, fantasmatique, et bien c'est vous qui êtes agressé, personnellement, physiquement, douloureusement.

      En perfectionnant le langage par la bonne grâce d’une mutation génétique du gêne Fox P2 ayant permis les mouvements fins de la langue et des lèvres il y a seulement deux ou trois cents mille ans, nous avons compliqué à l’envi cette fonction naturelle fort utile pour gérer au mieux le quotidien et coordonner les déplacements des chasseurs. Le résultat a dépassé toutes les espérances génétiques si jamais elles pouvaient exister. De plus, toujours par soucis d’efficacité, nos ancêtres inventèrent le mot le plus important pour l’humanité : le mot « euh… », le signal de l’incompréhension. Il existe sous cette forme ou une forme proche sous toutes les latitudes. Si on tient vraiment à un propre de l'homme ce serait celui de n'y rien comprendre. Nous sommes les seuls à signifier clairement et concisément notre incompréhension et c’est sacrément utile. Le savoir put ainsi se transmettre plus aisément et, exponentiellement par effet de cliquet, devenir de plus en plus complexes comme notre technologie et nos structures sociales. La collaboration, entre nous fut de plus en plus facile et toujours plus efficace ce qui développa un peu plus l’altruisme venu de loin. Seulement nous ne nous somme pas arrêtés en chemin : l’Homo Sapiens qui n’a de savant que le nom, vous et moi, en est venus à un stade hautement dogmatique, à un point tel que de nos jours le mot construit le réel, que le réel devient multiple, selon la tournure de phrase, les mots employés, l'image véhiculée. C’est un stade alarmant, psychologiquement dangereux. Car relever une incohérence, une stupidité, une incompréhension, le simple fait de ne pas comprendre, de ne pas saisir ce que dit l’autre, c'est agresser le propagateur de l'idée, qui ne fait pourtant aucune distinction entre sa propre réalité et son attachement à telles croyances ou tels principes.

      À première vue, l’écriture venue se rajouter il y a peu dans notre histoire commune, n’est qu’une technique de communication un peu plus pérenne que la parole, pourtant, nos ancêtres sont toujours bien présents en nous : si, de nos jours, nous parlons souvent à tords et à travers, et même si la chasse a bien changé de nature, écrire, c’est encore et toujours chercher, trouver et tuer une proie.

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