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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 3 mai 2018 jour des morts-vivants

Denis Vallier
Page du 3 mai 2018 jour des morts-vivants

      « Je pense donc je suis », je déclinerais ça d’une autre manière : je pense comme je pense, donc je suis comme je suis, tu penses comme tu penses, donc tu es... etc. Je pense comme je pense, même quand c’est à des conneries, donc dans ces cas-là, que suis-je ?... Vous n’étiez pas obligé de répondre, de toute façon… je m’en fous. Tant de pensées banales, toutes simples, toutes bêtes, alimentaires ou grivoises côtoient tout au long de nos jours tant de rêves d’avenir mirobolants, souriants et fous, tant d’hypothèses savantes et argumentées, tant de considérations esthétiques et sublimes... Mais ce sont les moins que rien, ces détails infimes et non nos folles espérances qui cimentent nos vies et en sont le sel. En fait, je suis un cartésien désabusé ; je penche donc je fuis comme une potiche à Pise… mais ça doit provenir de mon liquide céphalo-rachidien les soirs où j’ai bu trop de pressions. On a de la fuite dans les idées dans la famille, si vous connaissez un plombier compétent.... D’ailleurs, je ne pense pas que des conneries… j’en fais aussi ! Les Chinois disent souvent que si l’on est devant 36 solutions, le mieux est de prendre la fuite. Lâcheté ? Généralité sans intérêt ? Non, simple sagesse millénaire. D’ailleurs, s'il y a 36 solutions, pourquoi l’une serait-elle meilleure que les autres ? La fuite s'impose donc, autant que l’apprentissage du karapaté cette noble discipline martiale asiatique. Malheureusement, on est la plupart du temps poursuivi par ce que l’on veut fuir même si on court très très vite.

      Mieux vaut se tenir à l'écart de ce genre de questionnement sur l’existence, la pensée ou la science et la con-science, n’est-ce pas ? Et approfondir ses connaissances en chromodynamique quantique ; autant le dire : c'est plus accessible dans la vie de tous les jours. Tout nommer et tout étiqueter et discourir sans fin sur tout et le reste n'a qu'un but pour moi : chaque fois que je pense, je me constate en train de penser et j’éprouve la même satisfaction et presque la même satiété que l’on ressent après un bon repas. Quelque part en moi quelque chose dit « Oui, je pense, oui, je suis en train de penser » avec le sentiment moderne d'être parlé mais on ne sait trop par qui. Effectivement je suis, mais je suis quoi ? Je ne saurais être un pur esprit, tout part de la matière et y retourne, même les métaphysiciens. Au fil des ans, j'ai tenté d'identifier qui parle ainsi et je me suis aperçu qu'on est pas mal à parler dans un seul bonhomme ! Si, si, je vous assure, Monsieur l’infirmier !

Photo géniale de Pablo Matill

Photo géniale de Pablo Matill

      Les morts sont vivants, nous les portons en nous mais ils ne le sauront jamais. Nous abritons nos proches, bien sûr, mais aussi les milliards de lointains qui nous ont précédés depuis des millions d’années et toutes les bestioles antérieures. Ce doivent être elles qui nous parlent la nuit dans nos catacombes obscures, qui, par discrètes pressions nous poussent sur l’infini des routes. Ce doit être là la seule résurrection possible, le seul paradis qui vaille, nul besoin de s’en imaginer de célestes dans le vide entre les étoiles. Nous avons un inaliénable sentiment de liberté, il est pourtant bien illusoire : ils sont tant et tant en nous à nous dicter nos conduites et nos actions que nous sommes morts tout autant et nous ne le savons pas plus qu’eux.

      Exception perpétuelle comme une concession, nous sommes devenus notre propre savoir, nous nous y sommes identifiés. Il faut bien se raccrocher à quelque chose… Nous y tenons incroyablement comme à notre propre chair et même parfois bien plus ; si quelqu'un y touche, ne serait-ce qu’à un seul des mots qui nous définissent, nous nous rebiffons comme des petits primates vifs et impatients. Nous montrons les dents et nous montrons ce qu'il y a sous le vernis de notre si belle et noble culture: une personne tourmentée, inquiète, apeurée et mise en pièce à la moindre remise en cause.

      Il y aurait donc du réel (mais où exactement ?) dans cette identité ? Dans la langue ancienne, dans la parole moderne et la lettre et le chiffre ; dans les savoirs, dont la science (logique, mathématiques, physique, économie, sciences du vivant, statistique) ; et dans le lien social, dont la politique (discours capitaliste ou progressiste, précarités, ségrégations et exils) ; dans le monde de l’être humain en lui-même que je déplace, que je précède et que je suis, dans tout ce qui peut faire « Autre » pour moi, y compris le fonctionnement de mon propre cerveau, ses circuits de récompense, les connexions à l’infini de mes neurones, mon corps et ses milliards de bactéries, mes pensées, mes amours et mes haines, mes paroles, mes écrits et mes actes, mes satisfactions et mes souffrances : c’est-à-dire moi-même. Je suis ma propre réalité mais aussi l’échafaudage qui la soutient... Allez-vous y retrouver dans un tel labyrinthe ! Ce qui importe, c’est de ne pas y perdre le fil.

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