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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 5 mai 2018 jour au fond de la piscine

Denis Vallier

      Étant enfant, quand j’allais à la piscine, il m'arrivait parfois de jouer à Lancelot du Lac : cela consistait à me mettre au fond du bassin, tout au fond, à trouver une bonde de fond comme point d’ancrage et à m’y agripper, à vider ensuite mes poumons pour ne pas remonter trop vite, puis, me bouchant le nez de l’autre main, à rester allongé sur le dos et à contempler la surface. La surface existait, vivait, bougeait, ondulait, scintillait comme un mercure isolant la réalité, et moi, j'étais là, paisible au sein de l'eau, très très loin. J’étais le seul privilégié à pouvoir admirer cette surface magique qui m’isolait de l’entière création et me créait un monde pour moi tout seul, une sorte de planète pour Petit Prince des profondeurs. Mais j’ai découvert ainsi qu’il ne faut jamais croire les contes et légendes : jamais je ne vis la Dame du Lac et je cherche encore Excalibur.

Ké tu fais-là ?

Ké tu fais-là ?

      J’y repense parce que ce dépaysement à peu de frais sous deux mètres d’eau se démarque de notre manière de penser habituelle à la surface des choses, en deux dimensions, c'est à dire en opposition. Cette manière de penser n'est en général qu'un arrêt sur image de la conscience en mouvement alors que ce qui importe, c’est ce qui ramène au temps, au parcours, à la durée, à l'histoire. La pensée tente de modéliser en utilisant tous les recours possibles, y compris celui de l'imagination la plus délirante mais elle a du mal à toucher le fond alors qu’elle en est capable. Dans certaines situations extraordinaires, par exemple de danger extrême, d’urgence absolue, notre cerveau peut nous donner une idée de ses réelles capacités qu’il dissimule habituellement ; il peut se mobiliser de manière surprenante : en une fraction de seconde, le temps se décompose de manière prodigieuse, toutes les informations s’ordonnent et se mettent à disposition clairement, toutes les variantes exposent leurs conséquences même lointaines et les choix sont forcément les meilleurs possibles. Certains d’entre nous, des personnes à très haut QI, des joueurs d’échecs, des chercheurs, des créateurs et même des sportifs, si, si… atteignent ces états d’esprits plus aisément que d’autres. Il leur suffit d’une très grande concentration, d’une motivation puissante, d’un bon entraînement cérébral et parfois d’une petite ligne de coke mais pour tout un chacun, la démarche scientifique peut prendre le relais car elle permet d'arpenter rigoureusement un modèle pour tenter de le rattacher à d'autres ensembles connus et validés et son efficacité n’est plus à démontrer...

      En bref, la pensée dans son état ordinaire partage, segmente et cherche à s'arroger le droit d'expliquer ce qui est un tout en s’en excluant comme si ce « tout » était objet à saisir. Mais que reste-il qui puisse saisir le tout ? Rien par définition, n’est-ce pas ?…

      Il doit y avoir dans l’univers des intelligences d’un niveau inouï qui nous échappe et il est sans doute présomptueux d’imaginer que notre cerveau soit une des sept merveilles de notre galaxie. Nous ne sommes malgré tout qu’un primate ayant réussi sur sa jolie planète bleue mais ce n’est pas une raison pour nous en satisfaire et nous servir de notre cerveau comme d’un vulgaire sécateur. Notre pensée fragmente le réel en morceaux qu'elle analyse. La somme de ces fragments, ces sujets particuliers, peut-elle par extension embrasser à la fin l'univers en entier ? Autrement dit, la pensée peut-elle réellement agrandir l'ensemble d'où elle est partie ? Ou encore, faire réagir le connu sur lui-même peut-il engendrer quelque chose qui soit véritablement neuf, jamais vu, en dehors du cercle initial ? Pouvons-nous réellement être créatifs ou ne faisons-nous que réchauffer dans de vieux pots, de vieilles soupes préparées selon des recettes de nos grands-mères même si elles sont fameuses ?

Page du 5 mai 2018 jour au fond de la piscine

      Nous partons d'un fragment en pensant et toujours en pensant nous explorons notre propre savoir, ainsi nous n'avons pas voyagé, nous sommes toujours plantés là sur notre 45ème parallèle, au tout début même si un cercle n’a ni début, ni fin. C’est bien fait le rond, c’est sacrément fermé… Il est bien plus aisé de faire du neuf avec du vieux en repassant les plats et je ne m’en prive pas mais au bout d’un moment, on se fatigue des cercles qui nous enferment, qui nous enserrent, qui nous encerclent, on a faim de lignes droites même si elles forment une croix.

      Dans mon état normal, rassurez-vous, je ne me pose pas tant de questions ; je pense quand cela est opportun et comme tout le monde, je ne fais que tourner en rond dans mon orbite habituelle : politique, religion, philosophie, art, rien que des vagues à la surface d'un océan de névroses collectives. Par contre, quand je me mets en mode « poésie », sans plus aucun besoin de catéchisme ou d'endoctrinement scolaire, mon esprit vagabonde, prend de la vitesse, se libère de la pesanteur de tout ce que je sais déjà, s’échappe de son orbite habituelle et c’est là, dans ses lointains brumeux me privant de toute référence, qu’il est le plus en phase avec ma réalité et ma vraie nature. La difficulté est alors de lui faire confiance quant aux résultats car je suis, la plupart du temps, incapable de retrouver les chemins tortueux qui m’y ont mené.

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