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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 8 mai 2018 jour cloîtré

Denis Vallier

      Damned ! Encore raté ! Chaque fois que je me réveille au petit matin, c’est la même chose… Je m’étais pourtant juré de ne pas me laisser surprendre ce coup-ci. Mais à tous les coups, ma conscience manque à saisir son origine, elle est toujours en retard par rapport à sa propre émergence et elle reste en décalage tout au long du jour. Je suppose que vous et moi en faisons l'expérience chaque matin dans les brumes du rêve : l’incapacité à saisir l'apparition même du paraître. Être et paraître, telle est la réponse.

      Nous débarquons chaque matin dans notre vie et nous n’en avons qu’une à chaque instant mais elle aurait pu être toute autre si un jour, dans le métro, on avait souri à la jeune fille en face au lieu de lui tourner le dos sans un mot. Ce que nous vivons n’est qu’une possibilité qui se réalise parmi une infinité d’autres destinées tout autant légitimes que nous ne connaitrons jamais ou, sait-on jamais, qui se projettent dans des univers parallèles de Science-Fiction. On le vérifie à l’occasion quand il nous arrive de nous tromper sur le lieu de notre réveil : on pense être dans son lit habituel alors qu’on peut se trouver effectivement à des centaines de kilomètres de chez soi. Un possible qui n’a pas lieu d’être précède alors le réel. Tous ces mondes possibles font la part belle à la littérature qui y trouve pâture mais nous n’en avons qu’un à disposition. Par la force des choses, la pensée s'invente un cloitre nécessaire à son émergence, une sorte de prison spirituelle, pour y réduire et enfermer l’infini de l’univers entre quatre murs. Son lieu-dit qui la circonscrit, dans cette unité de lieu et de l'instant, également la propulse hors d’elle-même. Mais elle y tourne en rond sur des motifs carrés, et la transe obtenue par ses litanies répétitives lui fait miroiter des songes audacieux… En rond dans son cube, elle se répète, elle récure, elle boucle, elle derviche-tourneurise et peut donc en toute quiétude se tromper d’univers… Comment vérifier quoi que ce soit en l’absence de repère extérieur ?

Page du 8 mai 2018 jour cloîtré

      Ce qui handicape notre raison ce ne sont pas les erreurs inopportunes et les erreurs de perception occasionnelles : c'est l'éternel chewing-gum des clichés déjà mâchés. Tout tourne en rond dans le meilleur des mondes et lorsque l'idée même devient ouroboros, le serpent en boucle, symbole classique de l'éternité du cycle de la nature (à mordre trop sa queue on reste sur sa faim) restera-t-elle un son audible par autrui ? Leibnitz, dans ses Essais de théodicée nous expliquait doctement par sa pyramide des possibles que c’était Dieu, généreux, sage et infaillible, qui dans sa bonté infinie choisissait arbitrairement dans son catalogue ce qu’il y avait de mieux pour nous comme monde appelé à exister. Il appelait ça « le principe du meilleur » dans le meilleur des mondes possibles. C’est bien gentil, merci… mais… qu’en est-il pour les sacrifiés, les laisser pour compte, la part du feu ? Allez expliquer que c’est pour son bien au condamné à mort victime d’une erreur judiciaire qu’on le réveille en pleine nuit pour la chaise électrique… Ne maudirait-il pas à juste titre le choix divin pour cette nouvelle aurore ? N’aurait-il pas raison de le traiter d’amateur, d’incapable ou d’assassin ? D’un point de vue littéraire, tous ces mondes possibles sont merveilleux, d’un point de vue ontologique, c’est fumeux : il y a ce qui existe et il y a ce qui n’existe pas… et si vous me dites qu’il ne peut y avoir ce qui n’existe pas, je vous répondrai « justement ! ». Peut-être suis déjà sans le savoir (ni la connaissance, ni le génie) un spinosiste incurable. Il y a pire comme maladie, pourquoi chercherais-je à m’en guérir si elle me fait grand bien ?

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