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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 22 août 2018 jour de colère

Denis Vallier

      Je suis en colère ! Contre les cons, contre la guerre ! Contre tout et son contraire ! Mais qu’y puis-je ? Qu’y faire ? J’ai beau tenter vainement de me calmer, ma colère, une fois lancée, renverse toutes les barrières… Elle est là et bien là et se fiche de ce que j’en dis. De toute façon, même si je me demande bien ce que l’on fait ensemble, je dois vivre avec elle car elle vient de loin et a dû permettre la survie de quelques-uns de mes ancêtres ce qui me permet d’en parler doctement… Juste ou stupide, malgré quelques pauvres vertus, la colère est mauvaise conseillère. C’est ce que l’on dit dans les bars et les chaumières, n’est-ce pas ? Peut-être que ce vieux précepte  remonte jusqu’aux Grecs. L’Iliade a pour objet une colère : c’est  plus le récit de la colère d’Achille qu’une évocation de la Guerre de Troie. Contrairement aux brutes épaisses, Achille est redoutable quand il est en colère. Il en fait un atout, une arme. Il veut récupérer l’esclave aimée qu’Agamemnon lui a enlevée ainsi que sa part de butin envolée. C’est le drame éternel de l’amour et de l’honneur, les deux ingrédients principaux en la matière, qui couteront cher aux Grecs puisqu’ils y laisseront la victoire finale. Achille est certes vengé mais toute l’armée grecque repart la queue entre les jambes sans demander son reste.  On voit bien là que la colère est, comme souvent, contreproductive. Comment expliquer alors qu’un héros puisse être en colère ? Comment peut-il s’abaisser à perdre la maitrise de soi ? Comment la colère pourrait-elle encore devenir héroïque et être citée en exemple à notre jeunesse après une telle déconvenue ?

      C’est un thème qui passionne depuis l’Antiquité, on le retrouve éparpillé un peu partout. Il y a-t-il un remède à la colère comme en doute Sénèque le stoïcien ? Il faudrait opposer une théorie à l’expérience et l’expérience étant viscérale, la théorie s’y cassera toujours le nez quand la moutarde y est montée. Dans un laps de temps très bref, on subit l’offense, on réalise ce qui nous arrive en nous demandant si on doit se laisser aller à la colère et, avant même que l’on prenne une décision, l’adrénaline nous a submergé. Si l’on ne maîtrise pas sa colère, c’est elle qui vous maîtrise. Quoi de plus ridicule et de risible alors qu’un homme rubicond de colère ? Il rugit et en devenant bestial, son visage se déforme et perd son humanité. On en rit car la perte de notre humanité est le premier ressort du rire, mais on s’écarte vite du fou furieux quand il se met à mouliner.

Page du 22 août 2018 jour de colère

      Aristote pensait qu’un peu de colère peut s’avérer utile dans l’adversité, il n’en sous-estimait pas les contre-effets mais il soutenait que, grâce à la méditation ou à une sorte d’exercice spirituel, en tout cas une philosophie appliquée, nous pourrions en principe nous laisser le temps de fourbir les armes de la représentation, du discours pour freiner notre emportement et le rendre efficace. En nous engageant sur cette voie vertueuse, il est de bon ton ces derniers temps de substituer l’indignation à la colère. Au moindre hashtag, les indignations fleurissent simultanément sur tous les continents. Si la colère explose dans l’instant, l’indignation fermente lentement. Elle serait alors une sorte de colère sans l’adrénaline camouflée sous un déguisement plus noble, plus présentable, moins ridicule, un succédané refroidi qui se voudrait plus civilisé mais qui reste sous-tendu malgré tout par les mêmes ressorts, par les mêmes tensions devenues plus difficiles à évacuer. Il se peut qu’en conservant le contrôle sur soi, elle se montre souvent plus efficace, mais allez opposer un « je suis indigné » à la brute qui vous prend au collet ou au violeur d’enfants !… On en revient toujours aux mêmes poings.

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