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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 24 août 2018 jour du cochon

Denis Vallier

      Le monde est ce qu’il est et ne saurait être autrement, il est parfaitement cohérent et n’est en rien absurde de par lui-même et, de mon côté, tout baigne, je suis zen et pénard, je me frise la moustache avec l’impression que tout va bien… mais c’est quand lui et moi sommes ensemble que rien ne va plus ! Je deviens alors autant surpris d’exister sur cette planète que Roquentin, l’anti-héros de « La nausée »… Notre insatiable désir de puissance a rendu nos lois humaines incompatibles avec les lois naturelles de nos origines. Roquentin, historien déraciné tout autant que Sartre, est pris d’un vertige écologique, existentiel et ridicule devant une racine tout ce qu’il y a de plus banale : ce citadin ne savait plus que cela pouvait exister… Franchement !... et, jusqu’à ce moment clé, il n’avait pas conscience d’exister, il était sur « off ». Il faut que l’interrupteur fasse un petit clic pour qu’on se mette sur « on »…

      Être et sens ne sont pas automatiquement liés. Nous n’avons pas le choix, il nous faut partir du déclic de l’expérience pour essayer de comprendre la cause qui nous a amené au point où nous en sommes. Nous avons pour la plupart un esprit limité et la totalité sans limite nous est inaccessible. Par contre Sartre nous dit que l’être et le néant sont intimement lié et que c'est à chacun d'entre nous de trier et de faire être ce qui a un sens en rejetant dans le néant ce qui n'en a pas pour ne pas mourir idiot et passer à côté de notre vie. Camus nous précisera que la pensée du néant est sommaire, qu’elle se résume à réaliser que le néant est un non-sens tandis que la pensée de l'absurde est toute l'histoire du monde. Il faut s’imprégner et penser l'absurde pour comprendre le sens, pour les distinguer l'un de l'autre et l’introduire dans la pensée comme on a introduit le zéro dans les mathématiques. Refuser de penser l'absurde, c'est se condamner à ne jamais connaître ses limites dans le vide car la vie est courte, surtout vers la fin, et le désir infini. Si l’on a pas commencé à faire le ménage, il vaudrait mieux songer à s’y mettre car la vie ressemble tellement à une succursale du Néant, l'antichambre du grand rien, cette salle d'attente où l'on conjugue le verbe espérer à tous les temps du passé, du présent et du futur décomposé, ce désert interminable où les oasis ne sont que des mirages, et les mirages des cauchemars déguisés en rêves. Nous ne cessons de dire adieu à ce lugubre tableau. La vie est dure et puis on meurt… On dirait que ça se joue à la roulette russe mais avec six balles dans le barillet.

Page du 24 août 2018 jour du cochon

      Je me rappelle quand j'ai pigé tout ça, c’était le jour où le saigneur du village est venu tuer le cochon à la ferme du grand-père : vous avez déjà entendu un cochon ligoté la tête en bas sur son échelle et qui a compris qu’il va mourir ? Son cri vous glace le sang, pénètre jusqu’à l’os et vous poursuit toute votre vie. Et puis son cri s'arrête et le cochon devient du porc. J'avais six ans, je me suis bouché les oreilles et j'ai pleuré. Après, ça n'a plus jamais été vraiment pareil, comme si quelque chose s’était brisé, comme si les murs s’étaient effondrés me laissant seul en rase campagne en trébuchant à chaque pas sur la racine de Roquentin. La mort fait pleurer et j'ai souvent pleuré depuis : il n’y a jamais de fin heureuse, c'est ça le drame. Je l'ai pigé bêtement comme ça, tout seul ou presque, c’est le cochon qui me l’a fait comprendre et l'âge ne fait rien à l’affaire. La mort dans son berceau d’un petit frère m’avait déjà mis la puce à l’oreille, bien longtemps auparavant, à quatre ans et demi. Une illumination triste, un éclairage sous un voile de fin du monde au petit matin frisquet de la vie … ça vous plombe l’ambiance…

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