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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 1er septembre 2018 jour des fourmis

Denis Vallier

      Les religieux, les philosophes, les poètes, les scientifiques et les bloggeurs qui n’ont que ça à faire nous expliquent à leurs manières le monde où nous vivons. Il y a donc des milliers et des milliers de façons de voir les choses mais, toute description, interprétation, explication du monde qui ne prendrait pas en compte sa part d'absurde serait incomplète, voire fausse. A côté de cela, nous partons d’une donnée incontournable : quel que soit notre degré d’intelligence, de folie ou de sénilité, rien ne peut diminuer l'être, il est. A chacun d’être. L’autre ne peut que lui apporter plus, un plus qui n'est malheureusement pas toujours bon. Au cours de ma vie, j’ai perdu des illusions, mais j’y ai gagné des frères comme Kafka entre autres. Je suis l’humain lambda et j'aime Kafka, non pas parce que j’en suis proche, mais parce qu'il est mon plus parfait opposé. La douleur vertigineuse de se sentir un coléoptère en face de l'humanité m’est totalement étrangère, mais je me figure que si nos raisons sont diamétralement opposées, les combats de chacun pour exister, pour affirmer sa condition plutôt que de l'étouffer, sont les mêmes.

      Ramer dans une galère construite par Kafka et pilotée par le Père Ubu m’amène à aimer mes frères et sœurs humains enchaînés au même banc. Or ils meurent. À chercher la beauté. Or elle meurt aussi. À chérir la vie elle-même. Or je mourrai itou. Ce qu'on appelle vivre n'est-ce pas une longue agonie absurde, patiente et déguisée ? C’est possible, mais cela ne me file en aucune manière le kafkard. Comment n’aurions-nous pas un destin tragique ? Le destin tue dans l’œuf tout espoir : l’espoir est le luxe de ceux qui ne s’encombrent pas d’un destin, ceux qui se disent que le destin, ça se bricole et que eux savent faire.

      Mais pourquoi auraient-ils tort ? Nous sommes encore libres d'aller contre notre soi-disant destin  à ce que je sache. Si non, à quoi bon se lever le matin ? La croyance des stoïciens en un destin fixé d'avance nous entraîne dans un monde où tout événement serait l'effet du précédent, et donc sans responsabilité pour l'homme. Mais alors, comment les stoïciens peuvent-ils encore parler de dignité devant les événements ? L’histoire de chacun, même infinitésimale, s’inscrit dans celle de l’Humanité, c’est un fait. Elles ont toutes deux une fin, on est d’accord, mais sont-elles gouvernées ? Ont-elles un but ?

      On pourrait se dire que le but n'est pas de forcément préserver un modèle spécifique mais de perpétuer la Vie en général, or, sans que je m’en aperçoive, j’ai écrasé une fourmi en marchant : une fourmi est morte et personne ne le saura, ni moi, ni elle, ni Dieu des fourmis qui vaille même s’il devait bien y avoir une âme dans la fourmilière qui organisait sa vie… La vie individuelle n'a manifestement aucun sens... Nous sommes comme elles, petits et limités : nous pouvons voir les petites choses mais pas les grosses, nous ne pouvons imaginer le pied qui nous écrasera. En souvenir de toutes les fourmis disparues je me suis dit, « la prochaine fourmi que je croise, je lui prêterai main-forte », et bien, elle est morte aussi, écrabouillée par mes gros doigts. Mais quelle importance ? Pour chaque être humain sur Terre, il existe 1,6 million de fourmis et leur poids dépasse le nôtre, j’ai encore droit à quelques dégâts collatéraux sur ma trajectoire sans enfreindre la loi des grands nombres. De toute façon, l’homme passera le moment venu bien avant les fourmis. Qui sera là pour le constater ? Qui pourra le dire ou l’affirmer ? Les fourmis ? Il serait peut-être temps d’apprendre leur langage mais de toute façon, quelle signification porte ce vide au-delà de l’imprésence et de l’absence ?

Page du 1er septembre 2018 jour des fourmis
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