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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 21 janvier 2019 jour des jeux

Denis Vallier

      Tout ne se résume pas à la logique, au pragmatisme, à l’efficacité : le monde serait bien triste et nos vies bien fades. Nous avons pleinement conscience de n’être qu’un accident biologique où entre et se génère pas mal de folie. Ne prendre la vie qu’au sérieux serait une erreur tragique. Schiller affirmait que « l’homme n’est tout à fait homme que là où il joue », quand nos idées prennent le pas sur la réalité. Habituellement, jouer, c’est tester des possibilités sans avoir à en assumer les conséquences. Mais il ne faudrait pas pousser le bouchon trop loin. D’un côté, si l’on passe son temps à élaborer des scénarii délirants, on finit par être déconnecté de la vie, par contre, si je me contente du réel, mon imagination se trouvera totalement appauvrie et ma vie sera bien morne. Nous paradons sur la grande scène de théâtre de Shakespeare, mais si l’on ne s’appelle pas Ribéry, la vie n’est pas qu’un jeu ; il nous faut trouver un équilibre entre deux mondes, entre celui que l’on foule du pied et celui qu’on s’invente, entre le virtuel et la réalité, entre le numérique et l’analogique. Dès lors qu’il y a jeu, il y a un cadre, et donc une frontière entre l’intérieur et l’extérieur du cadre. C’est peut-être pour cela qu’il faut aussi accepter une part de sérieux dans la vie sous peine de ne plus savoir identifier ce qui relève du jeu. Mais il y a une grosse difficulté avec le réel, on se lasse de tout, surtout du bonheur : à force d’être plongé dans la beauté du monde, on ne la voit plus, on ne sent plus rien, et l’on finit par trouver banal l’extraordinaire concours de circonstances qui nous a permis d’en profiter. Certains, peu enclins au compromis, vont alors avoir besoin d’expériences extrêmes et de shoots à l’adrénaline pour réveiller leur intérêt défaillant et stimuler leur appétence. Eux aussi jouent mais la mise est leur vie, ils la jouent à coups de piquouses ou de sauts dans le vide.

      J’en ai connu quelques-uns de ces casse-cous et ils n’ont pas fait long feu. Ce qui ne les tue pas ne les rend pas plus forts, cela ne fait que reculer l’inévitable. Et si par malheur, ils survivent, ils reviennent sur terre avec quelques fractures passablement invalidantes. Mais peu importe : les sportifs de haut niveau actuels, joueurs professionnels pragmatiques, préfèrent avoir une carrière courte mais intense même s’ils en sortent complètement cassés par les accidents ou le dopage. C’est un choix de vie délibéré. L’âge venant ils endurent au quotidien les douleurs d’un vieillard mal en point et lorsqu’ils se rendent compte de leur usure prématurée et de leurs limites, ils risquent alors une autre bascule bien plus dangereuse. Ils ont vécu des choses tellement pleines, des émotions si pures que l’angoisse de ne plus les revivre les tyrannise. C’est alors un autre défi bien plus risqué pour des anges comme Patrick Edlinger par exemple que d’affronter sans filet les gouffres insondables de la dépression. En pleine dépression, il n’y a plus rien à quoi s’accrocher, aucun parachute ne vous empêchera de tomber : il n’y a plus de gaz dans le vide et le vide lui-même devient plat, on s’écrase direct en bas, plus bas que terre.

« À vendre occasion : parachute servi une fois, jamais ouvert. »

Page du 21 janvier 2019 jour des jeux
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