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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 11 décembre 2019 jour de course folle.

Denis Vallier
(Je crois bien que je vais juste rester assis ici... Dessin de Steve Cutts)

(Je crois bien que je vais juste rester assis ici... Dessin de Steve Cutts)

      Mais, dites-moi, que faites-vous là devant cet écran au lieu de courir avec les autres ? Vous perdez des places pendant ce temps-là. Jusqu’à il y a peu, nous avancions plutôt tranquillement à un rythme qui nous convenait et brusquement, tout s’est accéléré, nous nous sommes mis à courir sans trop savoir pourquoi. Et depuis, nous cavalons, cavalons tous ensemble de plus en plus vite, tête baissée en n’ayant aucune idée d’où nous allons. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut être sacrément déséquilibré pour courir ainsi sans s’arrêter. Qui n’avance pas recule nous répète-t-on à l’envi. Cela surprend et révolte chacun d’entre nous : comment accepter l’inadmissible stupidité de cette course invraisemblable ? Mais ils sont rares ceux qui prennent la tangente : on estime à 500 000, le nombre d’Américains qui sont retournés vivre dans les bois sur les brisées de David Thoreau, leur modèle. A titre personnel, cela nous fait mal au ventre de nous retrouver entraîné passivement dans le courant comme un poisson mort, mais, collectivement, nous ne sommes que des veaux courant d’eux-mêmes à l’abattoir… Cherchez l’erreur !…  Qu’est-ce qui nous pousse ainsi vers l’avant ? Nous courons parce que tout le monde court. Et d’abord, courons-nous ou fuyons-nous ? Serait-ce la peur qui nous fait cavaler ? Thomas Edison, lui, avait la phobie du noir, du coup il a inventé l’ampoule, vous voyez que ça pousse à agir… Tout être vivant normalement constitué, même l’amibe, connait la peur. Mais de quoi avons-nous peur ? De manquer de blé et de bois pour l’hiver ? Ou de ne plus rien maîtriser de notre sort ? Ou bien encore de nous retrouver tout seul au bord du chemin ?

      On s’agite comme un essaim furieux à l’ouverture d’un black Friday perpétuel. Penser, inventer, analyser, créer, théoriser, acheter, ce n’est pas normal ou en tout cas, pas habituel dans l’univers, et en plus, nous trouvons une jouissance dans notre frénésie quand on y mêle les sentiments. D’où nous vient cette hystérie collective ? Nous rebondissons comme une bille de flipper au milieu de ce triangle : la pensée, le sentiment et l'action. L’émotionnel n'interfère pas, ce n’est pas le mot juste : il participe de la totalité de l'être humain et son importance demeure prépondérante. Personne ne sait qu’est-ce qui a déclenché la panique, ni pourquoi on court, ni où nous allons, mais comme c’est plus sympa de rester ensemble, alors on fait comme tout le monde, on se maintient à flot, on cède à la pression et au chant des sirènes. On fuit pour ne pas rester seul, mais, devant toute cette frénésie, chacun se sent aspiré et aura tendance à se protéger en s’accrochant aux branches, à se refermer sur lui-même, à s’isoler en dressant un mur d’écrans entre soi et la réalité. Nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir vivre ensemble et dans le même temps, nous sommes de plus en plus seuls au monde.  Là aussi cherchez l’erreur… Nul besoin de prendre le maquis comme Thoreau pour se retrouver isolé, il suffit de se cloîtrer dans son studio de banlieue en s’entourant de gadgets. Malgré tout, nous en sommes venus non seulement à accepter cette absurdité mais en plus, nous sommes de plus en plus nombreux à l’aimer du moment que notre portable est chargé. Les autres, ceux qui ne la supportent vraiment plus, enfilent leurs gilets jaunes et vont passer leurs weekends dans des ronds-points sous la pluie pour retrouver un peu de chaleur humaine…

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