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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 15 décembre 2019 jour du nomade.

Denis Vallier

      On se dit souvent que la vie est injuste ou bien à l’inverse qu’elle nous a accordé une chance incroyable, question de point de vue et de tempérament, mais, autant qu’on s’en souvienne, la vie ne nous a jamais rien promis avant notre naissance. On ne saurait donc lui reprocher la moindre désillusion ou bien à l’inverse la remercier pour quoi que ce soit. C’est inutile, la vie s’en contrefiche. Une seule chose l’intéresse : s’informer, savoir si l’on meurt avant ou après nous être reproduits ; elle peut ainsi mettre à jour son information. Nous n'avons pas fait le monde ni la vie, il faudra faire avec (- d’ailleurs, la vie n’est même pas une valeur en soi, seul le vécu peut lui donner un poids et un sens a posteriori). Si on récapitule succinctement notre aventure depuis nos origines, on s’aperçoit que la condition humaine est un progrès perpétuel dans l'imperfection, le mouvement brownien de grosses particules, une errance chaotique, d’où s’exclu toute vérité. Par destination, comme le furent nos lointains ancêtres, nous sommes faits pour être des nomades au maigre bagage cernés par un monde d’illusions et condamnés à l’exclusion de tout savoir définitif. Cela nous interdit toute demeure fixe ; la dure réalité nous condamne à justifier notre vie de SDF chaque jour que nous faisons sans aucune certitude pour le lendemain. Avancer, il nous faut avancer, encore et encore, quitte à chuter et à repartir… Les gitans qui cultivent cette mémoire génétique ont beaucoup à nous apprendre. Et si l’on voulait en tirer leçon, être sage ce serait se savoir imparfait et ignorant non pas pour baisser les bras ou avouer sa misérable petitesse sous ordalies, mais pour progresser indéfiniment tout en essayant de comprendre d’où l’on vient, en poussant toujours plus loin dans les deux sens. C’est pour cela que la nature nous a fait tels que nous sommes, fragiles et imparfaits : elle nous a placés là, au milieu d’un gué perpétuel, en nous laissant énormément de marge.

      Mais au lieu de progresser comme nous y invite notre nature, notre monde moderne et civilisé, le fameux "système", nous a engagés à notre insu dans une voie sans issue, un cercle infernal et dantesque : on se lève le matin pour aller bosser, on produit un tas de gadgets matériels ou virtuels autant stupides qu’inutiles, le boulot fini, on se précipite pour aller les acheter avec les miettes que nous laissent quelques actionnaires et on se recouche avant de recommencer le lendemain à travailler, produire, consommer et ainsi de suite… La cerise sur le gâteau, c’est que pendant ce temps-là, nous scions la branche sur laquelle nous sommes remontés, nous détruisons l’environnement qui nous a permis d’exister. Quand on se satisfait ou se contente d’une telle absurdité, on est quelqu’un de normal, mais dès que vous avez l’audace de protester en réclamant votre droit de progresser librement et dignement, vous devenez aussitôt un rouge, un coco, un révolutionnaire, un anarchiste, un illuminé hystérique, un irresponsable immature, bref, une ordure infréquentable. C’est là que l’on peut prendre la mesure de la puissance du formatage qui est en train de nous décérébrer...

(Illustré par Jason Kang)

(Illustré par Jason Kang)

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