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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 6 décembre 2019 jour de Gareth Edwards.

Denis Vallier
Page du 6 décembre 2019 jour de Gareth Edwards.

      Un chef-d’œuvre, au sens où le comprennent les compagnons, n’est pas nécessairement artistique, il n’est même pas besoin d’être matériel même s’il exige le "beau geste".  Parfois il ne sera apprécié à sa juste valeur que par une poignée de connaisseurs mais qu’importe, il restera un chef-d’œuvre qui survivra au passage du temps. Certains essais au rugby ont marqué les esprits : en règle générale, il n’est guère facile de tromper la vigilance de quinze personnes attentives à la fois mais tout dépend de qui il s’agit. C’est pour cela que certains essais sont assimilés à de véritables œuvres d’art dignes des musées ou à de grands millésimes. C’est le cas de celui de Gareth Edwards contre la Nouvelle-Zélande en 1973, (- il est l’équivalent de Pelé pour le ballon ovale) ou celui de la France contre ces mêmes All-Blacks en 1994 (- à déguster sans modération sur YouTube). Ce jour-là à Cardiff, le Gallois était le demi de mêlée à rouflaquettes des Barbarians. Au rugby on fait peu cas des exploits individuels par contre, quand ils se relient collectivement et qu’au fur et à mesure, le ballon de plomb se transforme en or, on se lève comme un seul homme et on applaudit des deux mains. L’essai des Barbarians de 73 est resté une référence qui fait encore parler d’elle et rien qu’à l’évoquer, vous verrez de bons gros costauds essuyer furtivement une larme au coin de l’œil. Ne vous moquez pas de leur sensiblerie, ils savent ce qu’il représente comme talents et efforts. Ils y voient une odyssée : c’est l’essai qu’aurait aimé marquer Ulysse et ses compagnons s’ils avaient eu la chance de jouer au rugby, Ulysse qui trouve toujours une solution pour se sortir des pires traquenards quand tout semble perdu d’avance.

      On se trouve en face des All-Blacks, les meilleurs joueurs du monde, impressionnants, rapides et forts, et on a réceptionné un long coup de pied dans ses 22, on part acculé près de sa ligne de but dos au camp adverse avec une horde sauvage à vos trousses. En apparence, il n’y a aucune issue, aucune fissure dans le dispositif néo-zélandais et vous vous sentez très mal, la punition va être sévère. Mais voilà que sur quelques appuis et feintes de corps vous trouvez le moyen de mettre sur les fesses cinq adversaires et que chaque coéquipier, malgré les violentes interventions défensives, à tour de rôle,  trouve en pleine vitesse qui une feinte, qui une astuce, une trouvaille toute simple mais géniale qui vont petit à petit bonifier ce ballon de toutes les causes perdues dans une euphorie grandissante pour finir en apothéose dans un dernier envol derrière la ligne adverse. Cette euphorie collective contagieuse est une bonne illustration de l’enthousiasme et de la vitalité qui se dégagent de nous quand on parvient à se valoriser et se bonifier les uns les autres. Elle est le contraire de la mesquinerie, de l’économie, du gagne-petit, de la pensée étroite, de la facilité, du plus court chemin si banalisé de nos jours quand tout vous tombe prémâché dans la bouche. Elle est là pour nous rappeler  encore et encore nos immenses possibilités, notre inconcevable potentiel, nos facultés d’invention, c’est une lueur d’espoir en l’Humanité quand s’approche la nuit. On touche là au sublime, à l’infini et quand cet essai est marqué dans une envolée superbe, on regrette que le but soit atteint, on aimerait que cette envolée soit sans fin et ne retrouve jamais le sol.

      Euh… excusez-moi… moi aussi je m’envole, l’euphorie est toujours là, intacte après quasiment un demi-siècle…… Il y en a eu d’autres de ces essais d’anthologie et comme les joueurs d’échecs ou de bridge se souviennent de parties célèbres jouées trente ans plus tôt, le scénario d’un essai de ce niveau (- où le génie du jeu trouve sa pleine expression) demeure gravé dans la mémoire de tous ceux qui l’ont vécu. D’ailleurs, au cas où le temps teinterait de sépia ces images du passé, on a statufié de son vivant Gareth Edwards devant la Millénium de Cardiff pour bien marquer le coup. C’est comme ça, voyez-vous, qu’un modeste ballon de cuir porté par des types en short peut entrer dans l’Histoire et vous faire aimer l’humanité toute entière.

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