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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 8 décembre 2019 jour de fin de partie.

Denis Vallier

      Ce qui est toujours curieux et amusant quand tu te retrouves en train de pousser comme une mule dans une mêlée de rugby, c’est que tu es épaulé par le boucher du coin mais aussi par le bedeau, le toubib ou un ingénieur de Centrale. Mais, diplômés d’université ou videurs de boîte de nuit, peu importe, seuls les champions sont dépositaires du génie qui fait la différence sur le terrain. Ce talent nécessaire n’est pas suffisant pour briller à ce jeu car seuls ceux qui réussissent à l’inclure dans une farandole collective  peuvent prétendre jouer à haut niveau. L’expression jubilatoire de l’individu qui est cette intelligence en mouvement, incarnée et créatrice, va alors s’intégrer dans un collectif de plus en plus exigeant et sélectif au fur et à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie. Mais, quel que soit le niveau, quand il se retrouve tout seul balle en main, au front de l’être, devant tous ses partenaires en mouvement, le joueur apporte en offrande sacrificielle sa pierre à l’édifice commun. En général, un tel état d’esprit que l’on pourra ensuite exporter hors des terrains n’est pas aussi spontané qu’il devrait l’être, il demande souvent un apprentissage car cette mentalité vouée entièrement au collectif est rarement spontanée sinon pour ceux qui réalisent d’emblée que leur propre réussite passe par l’intérêt du groupe (- les éducateurs constatent ce déficit bien plus souvent encore sur les terrains de football). Au rugby, nécessité fait loi : même si l’on possède les multiples talents réincarnés d’un Jonah Lomu, on apprendra obligatoirement à se solidariser avec les autres puisqu’ils vous sont tout simplement indispensables pour jouer. On a besoin de la force physique de l’un, de la vitesse de l’autre, de l’inventivité du troisième, de la précision du buteur, de la hargne du teigneux, de l’autorité du meneur, de l’enthousiasme du gai luron de service. Dans une équipe, chacun prend plaisir à transmettre ce qu’il a de meilleur et c’est particulièrement vrai au rugby qui est le sport de transmission par excellence. On ne peut jouer au rugby sans une grande générosité.

      J’aime se sport mais comme on le dit en troisième mi-temps, l’amour c’est comme le rugby, ça commence par une touche et ça finit par un placage. Je vais fermer ici doucement et à regret cette rafraîchissante parenthèse sportive qui m’aura remis en forme, mais sans me leurrer moi-même sur mes propos : ils n’exprimaient sans doute qu’une vision idéalisée, presque fantasmée et propre à ceux qui vivent assis sur leurs vieux souvenirs car, par exemple,  je n’ai pas évoqué ici les méfaits du professionnalisme ou les perversions de l’argent roi et donc du dopage systématique ou bien encore les déceptions des tristes dimanches froids et humides quand ce jeu ne ressemble à rien sinon à la prolongation de la baston du samedi soir quand pleuvent les châtaignes. Comme toujours, ne surnagent en mémoire (- j’espère pour longtemps encore) que les bons moments, ces jours de grâce où ce jeu subtile et complexe devenait la symphonie collective que j’ai tenté de jouer dans ces pages. Outre une joie infinie, ils me laisseront quelques nostalgies des flaques boueuses de ma jeunesse et le regret de la souplesse lointaine de mes côtes martyrisées.

Page du 8 décembre 2019 jour de fin de partie.
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