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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 21 avril 2020 jour de montagnes russes...

Denis Vallier

      C’est plutôt sympa un bon polar de Chandler par ces temps de confinement, surtout quand il est astucieusement construit et bien huilé comme une belle mécanique… Après avoir enchaîné plusieurs petits boulots, le jeune Raymond Chandler décrocha un modeste emploi de comptable dans une grande entreprise, puis grimpa dans la hiérarchie jusqu’à occuper le poste de vice-président au dernier étage. Superbe escalade, mais il retrouva brutalement le rez-de chaussée en se faisant virer à 44 ans, ce sont des choses qui arrivent dans ce milieu de requins. Dépité, il envoya tout paître et décida de ne plus en faire qu’à sa tête : l’ex-petit comptable allait donc audacieusement vivre de sa plume. Six ans plus tard, il publiait son premier roman noir, "Le Grand Sommeil", devenu un classique de la littérature policière. En vingt ans de carrière, il écrivit six autres best-sellers au succès mondial, et un grand nombre de nouvelles et de scénarios, s’imposant en maître incontesté du polar américain… Sans doute, pour se distraire, trouvait-il plaisir dans des wagonnets de montagnes russes, du moins je le suppose…

      L’identité sociale est toujours problématique puisque nous avons tous notre double en nous ou du moins d’autres possibles qui auront, ou non, la chance de voir le jour. Mais cette hybridation nous travaille en permanence : la notion d’identité, fixe, déterminée, ne peut pas être maintenue comme telle, elle ne peut être une abstraction du monde en s’identifiant "moi" une bonne fois pour toute, en se pensant comme sujet, comme totalité close sur elle-même. C’est pour cela que l’Albert Ménard-Lacoste,"l’honnête homme" du film de Sacha Guitry, change brutalement de prénom et de vie. C’est aussi pour cela que renier son passé est impossible. Penser que seul ce que l’on devient compte est un leurre : on ne peut devenir quoi que ce soit qu’en reprenant en soi et en transformant les acquis du passé. En quelque sorte, notre passé fait partie intégrante de notre futur comme ne pensait pas si bien dire le Sâr Rabindranath Duval, le mage de Pierre Dac. Le "je te retiens" d’Alain, le vrai jumeau, est la mémoire vivante : la tache indélébile qui vient maculer la réussite sociale et en même temps, il est la source vive, car cette réussite ne s’est pas établie à partir de rien. Elle peut s’expliquer par des causes ce que semble nier "l’honnête homme" comme s’il était surgi du néant, comme s’il apparaissait, miraculeusement sculpté de ses propres mains en pleine gloire, tenant burin et marteau, en une statue figée dans sa rigidité et son immobilisme. Nous autres qui la regardons, nous le savons bien que cette statue, aussi puissante soit-elle, ne s’est pas faite toute seule… Même s’il n’existe qu’en situation, le self-made-man, sorti tout droit du rêve américain, est, qu’il le veuille ou non, un individu en relation constante avec les autres et son passé.

(Statue du self-made-man de Bobbie Carlyle)

(Statue du self-made-man de Bobbie Carlyle)

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