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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 24 avril 2020 jour de Gatsby le Magnifique...

Denis Vallier

      Si l’on souhaite évoluer et pourquoi pas, grimper dans l’échelle sociale, apparemment, on est bien obligé de monter d’échelon en échelon : quatre à quatre, c’est impossible et les gagnants du Loto le savent bien. Chacun démarre de sa première marche ce qui nous oblige à nous souvenir du socle qui fut le nôtre. Les illustrations artistiques de ces considérations ordinaires sont nombreuses : entre autres, les cinq adaptations cinématographiques du roman de Fitzgerald "Gatsby le Magnifique". Ce sont des régals. Les plus beaux acteurs du moment se sont succédés dans ce rôle : Warner Baxter dès 1926, puis Alan Ladd, Robert Redford, Toby Stephen, Leonardo DiCaprio. John Harbison en fit même un opéra avec Jerry Hadley comme ténor. Alain Delon en aurait fait une superbe incarnation, mais il ne sera Gatsby que Deloin. Voici un truand brillant (- Gatsby, pas Delon… quoi que…) assez peu fréquentable, qui se donne un mal de chien pour effacer littéralement son passé. Personne ne sait d’où il sort, on ne sait rien sur lui, il se réinvente une histoire personnelle de façade dont tout le monde doute. Par contre, il est certain d’une chose, c’est que tout est possible à l’homme sur sa planète, le pire comme le meilleur, tout est autorisé, il suffit de le vouloir. Il organise des fêtes magnifiques pour plaire à une seule femme, qu’il sait mariée et résidant de l’autre côté du bras d’eau qui les sépare, dont le souvenir ne le quittera jamais et qui restera son axe de rotation, le seul élément fixe de son univers, le seul but dans sa vie. L’intérêt de l’histoire qui en fait une leçon, c’est que malgré tous ses efforts, son passé le rattrape.

      Cette volonté de rompre avec le passé en montre toute son importance dans nos vies : pour Gatsby, il est manifestement lourd, encombrant, douloureusement obsessionnel et il lui faut à tout prix, le glisser sous le tapis. Il cultive le mystère, supprime virtuellement sa famille, la déclare morte, s’invente un miraculeux bienfaiteur richissime. Il est dans le mythe d’une résurrection, d’une nouvelle naissance. Son éclat apparent est là pour éblouir, faire diversion, cacher sa part d’ombre qu’il traîne comme un boulet. Son vernis s’écaille de temps à autres, il ne peut conserver la garde haute en permanence ce qui fait qu’il se coupe parfois par de légères contradictions très parlantes. Si on lui demande où il a fait ses études, il hésite et répond qu’il est "passé par Oxford". Il camoufle tous les échelons de son ascension en exposant ostensiblement le dernier. Gatsby en costume blanc immaculé serait parvenu à son Graal et aurait pu faire fortune dans les détachants rien qu’en nettoyant la boue des bas fonds.

      Cette histoire pose, entres autres, une question : la métaphore de l’échelle sociale est-elle pertinente ? Elle dégage un a priori détestable. Le haut et le bas sont généralement connotés en "bien" et "mal" et chacun accole son système de valeur à ces degrés. Plutôt que de parler d’ascension sociale, comme si on montait au Paradis, il conviendrait de parler de trans-classes ou de transfuge de classes parce que dans ce concept d’échelle il y a déjà, au départ, un jugement de valeur implicite. Je ne suis pas ici dans l’ordre d’une recherche cognitive, je suis dans l’ordre d’une appréciation comme si tous les franchissements de degrés sur l’échelle étaient forcément des actes de promotion de soi, une réussite d’un point de vue philosophique ou éthique, un enrichissement de la personne. Plus, plus, toujours plus, de beauté, de richesse, de santé. On exploite là un potentiel pour additionner les mérites et on donne l’impression que cela ne peut appartenir qu’à une élite supérieure. C’est une erreur qui ne saute aux yeux que pour ceux qui fréquentent tous les milieux : ils savent que dans les bas-fonds, on trouve des pépites et que le bleu du ciel n’est qu’une illusion. La vraie couleur du ciel ne nous est donnée que la nuit : le ciel est noir avec quelques étoiles inatteignables.

Page du 24 avril 2020 jour de Gatsby le Magnifique...
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