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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 26 avril 2020 jour de Julien Sorel...

Denis Vallier

      "C’est ainsi que nous avançons, barque luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé."… c’est beau…  Ainsi Fitzgerald conclue-t-il magnifiquement son Gatsby. C’est peut-être beau mais moins qu’un des sommets de notre littérature (- le plus haut selon de nombreux avis), "Le Rouge et le Noir" interprété superbement au cinéma par Gérard Philippe en Julien Sorel et Danielle Darrieux en Madame de Rénal. Julien Sorel est dans son genre un champion, il est considéré comme l’archétype de l’ambitieux mais il finira par se prendre les pieds dans le tapis pour avoir adoré comme une divinité sa propre ambition.

      Stendhal nous propose ici un chef d’œuvre qu’il est possible de lire à plusieurs niveaux. On peut évidemment le comprendre comme le simple parcours d’un ambitieux voulant se faire une place au soleil… mais cela n’a de sens que pour les arbres dans la forêt. L’ambition pour l’ambition ou l’ambition tout court, ne veut rien dire sans un objet : c’est toujours l’ambition de quelque chose. Et pour cela, il faut que ce quelque chose ait émergé, avoir des modèles : pour Julien Sorel, ce qui lui a permis d’espérer un autre avenir c’est de s’être imaginé qu’il avait un autre père. Ce ne peut être un hasard si Stendhal avait eu la même idée pour lui-même … Là-dessus, Julien passe des heures à imiter les postures de Napoléon si bien qu’un mimétisme s’installe : il gardera deux mois sa main dans le gilet comme d’autres la garderait dans leur poche ou leur braguette… on en a enfermé pour moins que ça. Ce grain de folie le démarque ainsi petit à petit de ses frères voués à scier du bois toute leur vie dans l’entreprise familiale. Mais ce mimétisme ne lui suffit pas pour se métamorphoser.

      Petit, on a besoin de quelqu’un pour vous mettre le pied à l’étrier : Julien Sorel aura besoin que quelqu’un lui fasse la courte échelle… et voici que l’échelle sociale entre par la petite porte sous la plume de Stendhal dans le chapitre VI, un morceau d’anthologie qu’il serait bénéfique d’étudier en classe dès la sixième… La rencontre avec Madame de Rénal sera décisive parce qu’en premier lieu, c’est une sorte de choc dans la dérive des continents. Les forces telluriques, sous-jacentes de notre société, la religion et l’argent, se mettent en action pour rapprocher deux êtres. Lui pensait tomber sur une aristocrate hautaine et indifférente  quand elle s’imaginait avoir à embaucher un prêtre pâle et tristounet pour s’occuper de ses enfants. Elle est donc forcément surprise de voir débarquer un beau jeune homme frêle et timide au charme indéniable. Cette rencontre est décisive, par ailleurs, parce qu’au travers de la relation amoureuse qui se noue, elle ouvre des portes au jeune ambitieux, elle lui donne les codes d’accès et lui fait la courte-échelle sociale. Chacun s’y retrouve dans un deal gagnant-gagnant. Amour, argent, pouvoir, le sabre et le goupillon, les éternels propulseurs qui nous placent sur orbite bien plus puissamment que n’importe quelle fusée, même au 21ème siècle si peu romantique… Suivez mon regard…

Page du 26 avril 2020 jour de Julien Sorel...
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