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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 7 avril 2020 jour des dernières volontés...

Denis Vallier

      La vie et la mort sont étroitement liées ici-bas, elles sont nécessaires l’une à l’autre. On ne meurt qu’une fois mais c’est tous les jours que la vie est extraordinaire. C’est un miracle invraisemblable : sous quelque forme que ce soit, fourmi, pissenlit, arbre ou humain, il est impossible de venir au monde si l’on remonte l’incroyable chaîne de coïncidences nécessaires depuis les premiers organismes vivants apparus sur cette planète. On peut même aller plus loin dans l’espace-temps : chaque infime détail de l’univers a été nécessaire pour que je sois là en train d’écrire ces lignes et vous, à avoir le courage de les lire. Ici-bas, la vie forme un tout harmonieux autant par amour que par appétit : la vie se nourrit de la vie dans des cycles alimentaires sans fin. Et nous autres, homosapiens nous nous permettons, avec nos gros sabots, de piétiner allègrement cet équilibre fragile et prodigieux. Toutes les formes de vie sont plus ou moins liées entre elles et, par exemple, avant même leurs premiers pas, l’homme et ses ancêtres ont toujours été étroitement reliés à l’arbre.

      Nous avons des jambes faites pour marcher et nous courrons toute la journée (- quoique nettement moins par ces temps de confinement), les arbres, ces buissons en réussite, ont des racines et s’en portent très bien. Ils ont tout vu ou presque, les dinosaures, l'émergence d’homo sapiens, les arcs, les flèches, les bombes, les guerres, les cœurs des amoureux et ils sont toujours là, solides, enracinés, impassibles. Ils paraissent inébranlables, mais ne les croyez pas insensibles, ils sentent venir de loin ceux qui leur veulent du mal comme les castors ou les bûcherons : au premier coup de hache, toute la forêt est au courant. On se l’imagine mal, mais un arbre, ça ne meurt pas sur le coup, son agonie est interminable, même les planches des cercueils restent vivantes pendant très longtemps. Ils communiquent entre eux, s’entraident, se respectent et leurs couronnes de timidité évitent que leurs feuillages ne s’effleure. Ils survolent les siècles et parfois même les millénaires. Qu’est-ce qui peut passer par-dessus les millénaires sinon les vérités tangibles ? Celles qu’on peut toucher du doigt… Elles traversent le temps, immuables et pures jusqu’à devenir, en fin de compte, le bois de nos cercueils. J’aime les arbres et j’éprouve une grande admiration devant leur dignité quand, même sous le charme, je me soulage et leur pisse dessus comme un vieil atavisme m’y incite.

      "Est-il encore debout le bois de mon cercueil ?"…s’inquiétait Brassens. Ne lui en déplaise, je trouve scandaleux qu’on sacrifie une de ces merveilles sous prétexte que je suis mort et particulièrement lâche et sournois qu’on se débarrasse de moi en me mettant en boîte comme un vulgaire camembert. Pour tous les bienfaits qu’ils nous ont accordés, je préfère, en retour, que mes atomes leur soient utiles et leur servent de compost. Est-il déjà né l’arbre qui me dispersera ? J’aime bien le soleil, mais à l’ombre : je veux, pendant quelques millénaires encore, nourrir par le ventre un séquoia géant et que mon aubier gorgé de sève cerne le temps comme une cible année après année… Débrouillez-vous !

Petit veinard...

Petit veinard...

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