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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 31 décembre 2020 jour de Sisyphe...

Denis Vallier
(Photo de Laurent Schwebel)

(Photo de Laurent Schwebel)

Je n’ai aucun souvenir de la première fois où je l’ai vue. Etait-ce un matin ou un soir ? Je ne sais, je n'y ai prêté aucune attention… C’est comme pour la première fois où je me suis gratté derrière l’oreille avec la patte… c’est un évènement déterminant dans ma vie car depuis, je le fais de manière compulsive et caractéristique avec une vigueur qui tient du prodige : c’est bien simple, la maison toute entière en tremble. Cette première fois mériterait d’être inscrite au Livre Guinness des Records… et pourtant, pas la moindre trace, elle se perd dans le flou sans forme de mon passé, elle n'a peut-être même attiré l'attention de personne. On ne se soucie pas de ces micro-événements incapables de se distinguer des autres et de s'affirmer d'emblée comme les premiers d'une longue série qui marquera définitivement votre vie. Bref… disons par exemple qu'elle m'est apparue un matin. J'ai dû forcément y jeter un vague coup d'œil indifférent, mais l'image s'est malgré tout inscrite quelque part dans ma mémoire vive assez longtemps pour que la deuxième apparition évoque quelque chose. Et ainsi de suite jusqu'au jour où je me suis dit qu'elle revenait quand même bien souvent  et même que j'attendais ses apparitions. Du coup, la première fois dont je vous bassine prend ainsi à rebours toute son importance même si elle s’est effacée. Le passé est une suite infinie d'événements, parfois minuscules et quasiment imperceptibles mais qui forment un tout monstrueux à l’échelle de l’univers. Malgré tout, ils n'ont un soupçon de réalité que tant qu'ils vivent au présent dans l'esprit de quelqu'un. Pourquoi croyez-vous que je ramène cette stupide baballe à mon maître en refusant de la lui rendre si ce n’est pour que lui, ou moi, ou quelqu'un d'autre, puisse l'évoquer ? Sinon, à quoi servirait ce jeu idiot ? N'existe réellement que ce qui est dit : quand je ne formule pas mes rêves, ils disparaissent à jamais. Ce n’est pas non plus que le passé nous rattrape par moments, non, c’est plutôt que jamais il ne nous quitte vraiment. Donc je le dis : elle est venue, elle est revenue, je l'ai ensuite attendue, retrouvée avec plaisir et d'une certaine manière, nous avons formé un couple, certes atypique, mais uni par de complexes intérêts convergents… comme tous les couples. Je le dis pour que ce ne soit pas perdu, parce qu'il ne faut pas perdre le passé, sinon je n'ai plus aucune preuve de mouvement comme quand on vole de nuit dans un avion.

Agrippée par ses huit pattes à l'histoire du monde et au plafond, elle tirait un fil jusqu’à ma truffe et nous évoquions alors l'espace et le temps qui nous ménageaient ces magnifiques rencontres (- allez… je vous entends penser d’ici, vous allez vous dire que j’ai une araignée au plafond… Pfff, que c’est petit ! même si c’est sans doute le cas)… Ne vous en déplaise, nos entrevues n'étaient jamais futiles et toujours de qualité : nous comparions nos manières de piéger la réalité dans nos toiles respectives de natures si différentes, les siennes en soie, celles des humains en pixels sur des écrans et les miennes en mots. Et quand la qualité de l’échange faiblissait, nous sous taisions : nous avons toujours préféré la dignité du silence au sordide du bavardage. Elle me fait lever les yeux, mais je n’ai jamais pu établir de lien entre ses apparitions et tel ou tel aspect de mon quotidien : aucune sensibilité marquée à la musique, pas de préférence pour les heures de repas ou la chaleur du feu dans l’âtre, rien de prévisible dans sa manière d’être. Je finis par la percevoir comme un être indépendant et fier, jouissant de surcroît d'une superbe hauteur de vue liée à une profonde faculté d’analyse et d’une prodigieuse liberté de mouvement en 3D.

La seule fois où je la vis en grande difficulté, c'est lorsque je retrouvai Sisyphe en prison dans la cuvette des toilettes un matin. Elle parvenait à en remonter la pente parfaitement lisse jusqu'à quelques centimètres du surplomb puis retombait vers l’eau douteuse menant aux enfers et immédiatement recommençait encore et encore une autre tentative aussi absurdement inutile. Sans doute s'était-elle égarée en ce lieu la veille au soir après notre séparation et avait-elle passé la nuit à tenter ses évasions. Je m'interdis soigneusement toute hasardeuse comparaison avec les attitudes de mes maîtres humains et lui donnai le bref coup de patte nécessaire à sa délivrance. Un coup de main ou de patte peut ouvrir vers une existence plus confortable tout comme il peut, du même geste, mettre définitivement fin à la punition de Sisyphe. Le geste fut bien trop grossier pour un corps aussi fin mais elle s’en sorti par miracle et me fut reconnaissante de l’avoir sorti de l’ennui en n’y laissant que trois pattes… (Photo de Laurent Schwebel)

Sisyphe qui est au cieux...

Sisyphe qui est au cieux...

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