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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 16 juin 2021 jour des Guignols de l'info...

Denis Vallier
Page du 16 juin 2021 jour des Guignols de l'info...

S’il était un mot universel, contagieux et carrément constitutif de l’humain, c’était bien celui de "sacré". Il envahissait notre quotidien jusque dans nos loisirs et nos informations. À l’époque où le nombre de chaînes de télévision était bien moins conséquent que de nos jours, PPD de Canal+ était en rivalité avec la grand-messe de l’info télévisée, le sacro-saint 20H de Patrick Poivre d’Arvor, Claire Chazal ou Poujadas. Personne ne se plaignait d’avoir sa marionnette aux Guignols : c’était un titre de gloire et une garantie de célébrité même si elle vous mettait minable. Le point de mire commun d’une population, unique auparavant, nous faisait loucher entre deux visions du monde. La convergence, l’empathie collective, la communion quasi sacrée, s’étaient brisée sous les coups de boutoirs de la diversité. Le Journal des guignols, irrévérencieux, iconoclaste, subversif et délirant, a disparu de nos écrans à mon grand dépit. Vous pensez bien qu’on n’allait pas autoriser plus longtemps une telle déperdition d’attention des cerveaux disponibles et malléables : on ne touche pas au sacré…

Notre télé était posée sur un meuble dédié, maintenant, on a enlevé le tableau et on l’accroche au mur… Le sacré, protégé par des murailles invisibles mais puissantes, trône la plupart du temps sur un piédestal mais de toute façon, au-dessus ou en-dessous, il n’est pas de plain-pied. Si l’on peut trouver refuge dans un lieu de culte, on n’y entre pas comme dans un moulin : on enlève ou au contraire, on met son chapeau, on ôte ses chaussures selon diverses conditions sélectives admises de tous, croyants ou non. Et dans ce lieu saint, en principe, vous êtes à l’abri : le sacré à la fois effraye et protège. Il a largement précédé la sainteté et il lui succède de nos jours. Le saint est mystérieux et lié aux hommes, le sacré est pratique, lié aux choses, aux arbres, aux animaux, aux objets, aux lieux. La sainteté est vaporeuse et intériorisée, la sacralité est simple et visible.

Parfois, le sacré pouvait même s’appliquer à une fonction : les instituteurs de notre enfance étaient sacrés, ils en imposaient là-haut sur leurs estrades comme les prêtres au préchoir. "La tâche des instituteurs, ces obscurs soldats de la civilisation, est de donner au peuple les moyens intellectuels de se révolter." à ce qu’en disait Louise Michel, la mère de tous les libertaires. Je crois qu’ils ont trop bien réussi et ont scié la branche sur laquelle ils se perchaient, mais le résultat escompté n’est pas à la hauteur : la disparition de l’estrade a été le début de la fin de l’Éducation Nationale. Les rituels traditionnels ont sauté en même temps : on ne se lève plus quand le maître entre en classe, on n’éteint même plus son portable. Cela a signifié qu’il n’y a plus du tout de différence de statuts entre maîtres et élèves. Or, comme dans tout ce qui vit, il n’y a pas et il n’y aura jamais d’égalité parfaite en matière d’enseignement : l’un est là pour dispenser un savoir de la manière qui lui convient et l’autre est là pour assimiler et, dans un deuxième temps, mettre en rapport avec ce qu’il connaît déjà. Là où il y a coordination, il y a forcément subordination, dénivelé. C’est tout aussi vrai à l’église, à la synagogue ou à la mosquée autant qu’au tribunal, au parlement, au théâtre qu’à l’école avec ou sans estrade.

Mais tout fout l’camp, ma pov’dame ! Qu’importe le savoir ? Qu’importe la connaissance ? On flanque des baffes aux présidents et une tarte à Tain... Il n’y a plus de sacré que nos petites personnes. Quand on ne se confine pas, les temples sacrés de toute sorte ne sont plus que des abris pour se retrouver, échanger, s'aimer, chanter, discuter, s’engueuler, des lieux qui en eux-mêmes ne sont pas plus saints que des toilettes d’autoroutes mais demeurent favorables aux liens entre humains masqués hors du champ des marchandages. Pour combien de temps encore ? Finalement, tombeaux et lieux saints importent si peu… ne battent que nos cœurs sous le soleil.

Page du 16 juin 2021 jour des Guignols de l'info...
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