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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 13 janvier 2022 jour d'abduction...

Denis Vallier

Dans "Escroc mais pas trop", Woody Allen est un escroc à la petite semaine qui ouvre une mini échoppe de cookies pour camoufler une tentative de cambriolage de banque. Comme c’est un minable accompagné de bras cassés, ils débouchent dans un magasin de vêtements… mais les cookies de sa femme font un malheur et au final, assurent leur réussite… Il n’en reste pas moins persuadé que c’est grâce à lui qu’ils ont fait fortune... Nous nous moquons de ce paumé mais ce créatif de Woody Allen nous présente un miroir… le toquard a-t-il vraiment tort ?

En migrant progressivement du ventre vers la tête pendant des centaines de millions d’années, les cerveaux ont été prévus au départ pour agir, pas pour penser… ça nous a fait pousser des mains. L’école pragmatique américaine très novatrice pour son époque, nous enseigne que penser une chose revient à identifier l'ensemble de ce qu’elle recouvre sur un plan pratique. Seules ses implications donneraient un sens à rebours à la chose pensée. Les idées ne seraient donc que de simples, mais indispensables, outils de la pensée plus ou moins sophistiqués comme ceux qu’utilisent nos mains. S’il avait pu voir le film de Woody Allen, le "pragmatique" Charles Sanders  Peirce (- au sens philosophique) parlerait là en rigolant d’un raisonnement par abduction, c’est-à-dire d’un raisonnement logique faisant appel à l’imagination car il s’appuie sur des éléments incertains et fragiles. C’est un moyen d’expliquer l’inexplicable par des hypothèses parfois farfelues dans la certitude optimiste de trouver la bonne explication sous le sabot d’un cheval. Mais pour Peirce, par rapport à la déduction et à l’induction, cette façon tarabiscotée est la seule permettant de créer réellement du neuf… N’est-ce pas ainsi que procèdent nos chercheurs ?

Bon, je ne sais trop… mais cela signifie pour le moins qu’il existe des modes de formalisations qui possèdent les possibilités d’un dépassement des limites de leur formalisme : c’est le doigt qui montre la lune quand l’obsédé regarde les fesses. Une idée préconçue nous laisse croire que la Science résorbe notre imagination et nos représentations en leur substituant la rigueur d’une connaissance qui va au-delà des apparences. En réalité, quand elle découvre, elle est éminemment créative, poétique et joyeuse : elle invente, elle fait du jamais vu de trente-six manières différentes. Elle est alors très proche de l’art subtil d’un Sherlock Holmes qui ose audacieusement des rapprochements insolites ou de celui du chasseur qui piste son gibier grâce à d’infimes indices invisibles au commun.

En amont même du sens de l’observation (- nécessaire mais non suffisant), c’est donc la faculté d’étonnement qui est à l’œuvre et l’audace d’établir des relations étranges. Étonnement et audace sont prépondérants dans l’abduction, très naturelle et universellement partagée chez nos enfants, mais qui a tendance à s’émousser à la longue. Ce sont ces qualités que nous aurions intérêt à stimuler et à développer chez nos gamins au lieu de les gaver de prémâché virtuel qui les avachis devant leurs écrans... Notre système éducatif donne priorité aux sciences dures, à la déduction et à l’induction comme par exemple en maths ou en géo, tandis que l’abduction et la poésie sont écartées… Bien sûr, il en faut des maths mais notre avenir dépendra avant tout de notre inventivité au vu des énormes défis à relever…  Si l’on regarde un peu plus loin que le bout de notre trompe, insister beaucoup plus que l’on fait sur l’abduction devrait donc être la première de nos priorités éducatives… mais allez dire ça à un mammouth… Il suffirait ensuite d’y prêter attention et de l’entretenir. Lorsque la science découvre, elle devient tout un art qui retrouve la poésie de nos premiers pas sur la Terre.

Page du 13 janvier 2022 jour d'abduction...
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