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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

Page du 4 avril 2022, jour des corbeaux...

Denis Vallier
(Illustration par Zare)

(Illustration par Zare)

On y a cru à l’amour, la main dans la main et aux fleurs dans les cheveux… Le monde que nous croyons connaître n’est réel que par la force de nos illusions et de nos rêves… et toute vérité est un cadeau sans grande valeur comme tous les cadeaux… en ce moment, je les balance écœuré dans cette décharge. J’ai d’autres préoccupations, je pense sans trêve au chaos à venir, abandonnant mes jours à l’oubli quand tant d’ombres silencieuses se glissent dans nos vies… Bien sûr, des enfants étaient morts dans le Donbass, mais aucune cause ou raison ne justifiera les charniers que retiendra l’Histoire. De formidables protecteurs de la paix massacrent femmes et enfants pour la ramener… Là-bas, en Ukraine, la nuit tombe dès les premières lueurs du jour, tous les corbeaux du monde ont envahi le ciel, anges noirs aux ailes de ténèbres absorbant toute lumière… rien ne se perd, tout se transforme et moi, je tape ces mots d’une encre rouge sang sur un clavier… les mots et les mains sont comme l’eau et le feu qui brisent la roche et fendent les cœurs. Mais que font mes mains sur ce clavier ? À quoi jouent-elles en semant ces mots quand tant d’autres étranglent et tuent ? Comment peuvent-elles encore écrire quand on massacre des innocents ? Que cherchent-elles ? Elles espèrent trouver quoi sur cette page blanche ?

Je le sais bien, ce qu’elles font… mon écriture essaie de représenter les êtres et les choses, les meilleures comme les pires, non pas parce que l’œuvre compte plus que la vie, mais parce que ce n’est qu’en consacrant toute mon attention à l’objet, dans une relation passionnée avec le monde des choses, que je pourrai résoudre en creux ce qui l’alimente, ce noyau irréductible de la subjectivité, c’est-à-dire le mystère que je suis pour moi-même. De l’horreur abjecte de la guerre et des massacres, je voudrais en extraire ma part monstrueuse mais c’est en vain… Cela pourrait éventuellement m’aider à devenir un peu plus humain, mais face à l’horreur ma démarche inutile devient puérile et ridicule… La difficulté que j’éprouve, c’est, que quand j’observe trop longtemps un objet, il disparaît, tout comme un parfum s’estompe, ou bien, comme quand je répète un grand nombre de fois le même mot, celui-ci finit par perdre toute signification. Pinson, pinson, pinsonpinsonpinson, s’étonnait Prévert… la guerrelaguerrelaguerre… l’horreurl’horreurl’horreur ou bien ma main, ma main, maminmamin que je regarde dans un miroir, ma main qui dessine ma main dans la glace

La quelle est ma main ? La main qui dessine des monstres ? Celle qui écrit ? La main sur la gâchette ? La main qui étrangle ? La main qui caresse ? La-main-qui-dessine-la-main-qui-caresse ? La-main d’Escher-qui-dessine-la-main d’Escher-qui-dessine ? Mains, mains, mains, maintes fois répétées, la main qui domine reste ma main, mais je ne sais plus du tout laquelle. À force de saturer mon oreille, ces milliers de mots perdent tout sens… même ma langue maternelle se met à prendre les sonorités d’une langue étrangère. "Fous, les Franssais, fous affez une lanke kutturale" constatait Francis Blanche dans un de ses sketches. Pendant que mes mains inutiles pianotent les absurdités qui leur tombent sous les doigts, les ténèbres se reforment et les morts enterreront les morts jusqu’à ce que les coupables soient leurs propres bourreaux…

(Dessin d'Escher)

(Dessin d'Escher)

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