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Cahier décharge Je ne sais pas ce que c'est, je le saurai quand j'aurai terminé. Et j'aurai terminé quand je saurai ce que c'est.

page du 8 avril 2022, jour étiqueté...

Denis Vallier

Un brave imprimeur, après une vie à imprimer des faire-parts, des cartes de visites et des étiquettes, mourut un triste jour les doigts tachés d’encre… comme cela arrive, malheureusement. Après les funérailles, son fils reprit l’affaire et, dans l’arrière-boutique, tomba sur un boite où son père, de sa plus belle écriture, avait marqué : "à ne pas ouvrir". En bon fils respectueux, il n’ouvrit pas et la boite resta sur son étagère, des jours, des mois, des années… "Ne pas ouvrir, ne pas ouvrir"… le temps passa mais jamais il ne l’oublia… le mystère demeurait entier, de quoi vous ronger de l’intérieur ! Qu’avait-il mis dans cette boite "à ne pas ouvrir" ? Qu’est-ce qui faisait un peu de bruit quand on la secouait ? Devenu vieux à son tour, il se dit que les dernières volontés de son père s’étaient bien estompées, que plus rien n’avait d’importance et que décidément, il n’en pouvait plus, la torture avait assez duré : il se décida donc à l’ouvrir, cette boite mystérieuse. Et que croyez-vous qu’il y trouva ?... juste un petit lot d’étiquettes où était imprimé : "À ne pas ouvrir"… On cherche la vérité, on traque la vérité, on espère la vérité derrière les apparences pour lui coller un V majuscule puis on croit mettre la main dessus et on s’aperçoit que ce que l’on découvre n’est qu’une enveloppe vide... Ainsi, tant que le monde sera subjectif, malléable à notre guise, nous serons en lui, nous serons ce monde dûment étiqueté. Nous ne faisons, dans le fond, aucun choix dans le but de rester dans cet état. Nous sommes cet état, qui s’étend au gré de nos choix, au gré de notre jet, le premier.

Ainsi, nous ne voyons pas les choses elles-mêmes : nous ne voyons que les étiquettes que nous leur avons collées, mieux vaut malgré tout qu’elles soient d’une belle écriture. Par exemple, pour la conscience collective, être épicurien c’est être gros, gras, jouisseur, or Epicure était un ascète maigre comme un chat. De même, être machiavélien, c’est être un affreux méchant sournois et calculateur, or Machiavel était un type bien qui avait choisi le réel au dépend de l’idéal. Communément, être cartésien c’est préférer la raison à la croyance or Descartes faisait exactement l’inverse dans ses "Méditations métaphysiques". Quant à être darwinien, cela nous entraîne dans un superbe paradoxe qui fait tout notre charme : c’est être un vrai sadique, alors que Sade…heu, arrêtons ce jeu… c’est être un vrai sadique pour qui l’univers tout entier n’est qu’une gigantesque guerre permanente où tu as intérêt à te battre ce qui justifie la loi du plus fort tandis que ne pas être darwinien, c’est avoir tort, c’est dire n’importe quoi, c’est ne pas souscrire à l’évidence de la Théorie de l’évolution. À nos yeux à peine dessillés, Darwin paraît ainsi coupable d’avoir raison.

Si l’on souhaite faire sauter les étiquettes et connaître un peu mieux le monde, sortons de notre arrière-boutique, éteignons de temps à autres notre portable, allons à la rencontre des vivants, des conteurs fascinants, des conférenciers passionnants, des vieux sages porteurs de mémoire. Ouvrons les écoutilles, écoutons leurs récits et échangeons avec eux avant que leur monde ne s’efface définitivement. Le désir d’établir des contacts est inscrit dans nos gènes, l’attirance pour les autres est le produit de notre chimie interne. En 2/10ème de seconde, nous sommes capables de capter les émotions de toute autre personne… certains font entendre leur voix, quand pour d’autres, c’est leur silence qui parle… nous secrétons des hormones qui créent l’intimité. Nous établissons des ponts neuronaux qui nous relient d’un cerveau, d’un cœur et à l’occasion, d’un corps à l’autre. Une fois tressés, ces liens résistent à tout. Nos cerveaux, nos systèmes nerveux tout entiers sont prévus pour que nous tissions ces liens profonds et durables. Négliger ou même briser ces connexions peut avoir de terribles conséquences pour les générations futures… les entretenir serait une œuvre de salubrité publique car ô combien les anciens nous éclaireraient sur notre avenir. Car, si le monde change et, comme nous l’a dit Darwin, nous changeons, nous évoluons aussi… que chacun de nous soit le changement qu’il veut voir pour le monde…

page du 8 avril 2022, jour étiqueté...
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