Page du 8 octobre 2024, jour à l'ombre des jeunes filles...
À l’ombre des jeunes filles en fleurs … Quel superbe titre pour un chef d’œuvre ! Albertine, dont le narrateur de Proust est amoureux, a le malheur de lui dire "Retrouvez-moi dans ma chambre"… Vous imaginez l’emballement émotionnel, le palpitant qui bat la chamade, les mains qui tremblent… Plus longue est l’attente, plus doux est le baiser… Ce moment où l’imagination bouillonne en visualisant par avance les retrouvailles est un instant magnifique et précieux, il est particulièrement heureux. Mais au fur et à mesure que les choses se précisent, elles s’enveniment et Proust se régale. Il excelle...
Autour de nous, les couples se forment puis éclatent à tout va comme bulles de savon… Une véritable épidémie ! Mieux vaut que ce soit au bout d’un an de mariage mais on en connaît qui explosent après toute une vie passée ensemble… Pop ! Ce n’est pas forcément parce qu’on se trompe, c’est plutôt parce qu’on s’est trompé et qu’on a mis un peu de temps à reconnaître son erreur. Manifestement, il n’est pas évident de vivre à deux comme des oiseaux inséparables, il est même fort probable qu’au départ, nous n’ayons pas été prévus pour ce sacerdoce… L’harmonie et la sérénité dans le couple sont plus compliquées...
(Graffe de Banksy : Mobile Lovers)
L’union étroite de deux corps forme un ensemble unique, jamais vu, et leurs frottements provoquent des étincelles… et pas que… je parle d’expérience ! Les échanges et divers commerces au sein d’un couple exigent donc un minimum d’empathie et de talent pour inventer une expression qui nous soit à la fois personnelle, authentique et pertinente même si elle n’est pas forcément d’une grande nouveauté. Cette expression partagée peut même aller jusqu’à se passer de mots car, lorsque l’on rentre chez soi, on voudrait soustraire nos vies au reste du monde, lui fermer...
Le néolithique ne s’est jamais achevé : nous restons des êtres à la fois séparés et condamnés à vivre ensemble par nos hormones, la famille, les enfants… Je connais pas mal de célibataires qui font de la résistance plus ou moins malgré eux, mais la majorité d’entre nous vit en couple. Malheureusement, les contrats de mariage ne proposent pas de mode d’emploi. Or, sans des qualités de cœur exceptionnelles, il n’y a guère moyen d’échapper à l’isolement qui se répand dans la société. Il nous fait éprouver quelques difficultés de contact, un éloignement physique caractéristique de l’époque, un dégout...
Ça klaxonne tous les samedis, mais en réalité, on ne se marie plus vraiment : on signe des contrats comme on valide nos achats au Bon Coin. Nous vivons de plus en plus derrière nos écrans et, par définition, un écran sert à faire barrage : il nous rend indiscernable. Force est de constater que les barrages font preuve d’une grande retenue et qu’ils nous coupent du monde efficacement. Et quand on quitte nos écrans, nous mettons nos masques qui nous protègent des autres et nous rendent radicalement absents au monde et impuissants à le changer. Parallèlement, notre ignorance et notre inquiétude n’ont...
C’est pourtant beau un vieux couple collé-serré… Ils manifestent une tendresse qui fait plaisir à voir. Noces d’or, noces de diamant, c’est impressionnant, mais c’est d’un autre temps. On n’a plus le temps à ça… Tout tourne, tout bouge tout le temps, tout va trop vite, tous nous incite autour de nous, non plus à nous inscrire dans la durée, mais à vivre un éternel présent pour arrêter le tournis. Mais un éternel présent, c’est vite lassant sous la pression du quotidien et au bout d’un moment, on retourne aux étreintes comme au turbin… Au départ, les couples étaient prévus pour permettre aux enfants...
(Photo de John Holden : "Kintsuigi")
Avez-vous remarqué que quand on trace un cœur amoureux, qu’il soit gravé dans le bois ou bien dessiné sur la buée, ce sont deux hameçons opposés ? On peut aussi y voir deux points d’interrogation qui se rejoignent… Effectivement, il ne sert pas à grand-chose de savoir qui est vraiment celui ou celle qui vous tient la main, on se trompe si souvent… mieux vaut se demander qui ne la lâchera pas au premier coup de vent après vous avoir passé la bague au doigt. Si cela vous tente de vivre éternellement, une seule solution : marriez-vous ! Vous ne serez pas plus...
(Photo : A.M. Fantett devant le tableau de Magritte)
Tous les samedis, les klaxons avertissent du danger, mais rien n’y fait : les jeunes gens continuent de se marier… Quand les ados grandissent un peu, le travail de leurs hormones et le mystère des trajectoires les précipitent les uns vers les autres et les innocents tombent amoureux. De qui ?... Peu importe, finalement… "Qu'on se pende ici, qu'on se pende ailleurs, s'il faut se pendre..." déplorait la truculence de Brassens. Tout dépendra de la loterie des rencontres. Si les coïncidences n’existent pas et qu’un destin nous détermine, alors,...
Le bonheur se cacherait-il dans les instants qui précèdent le moment susceptible de nous rendre heureux ou bien faut-il vivre intensément le moment présent pour être heureux ? Une chose est sûre, sans imagination, il n’y a pas de désir possible et donc pas moyen d’être heureux… Pour me répondre, il suffit d’observer un enfant devant un cadeau attendu de longue date : il est fou de joie, il vibre et trépigne avant de le recevoir, il se régale à le déballer et plus le paquet est volumineux et difficile à ouvrir, plus il est heureux. C’est sûr, on est bien plus heureux ou malheureux à cinq ans où...
Page du 29 septembre 2024, jour de ma petite femme...
(Photo de Gilbert Garcin)
Si l’on écoutait les tristes penseurs du bonheur comme Schopenhauer, il ne serait qu’un soulagement bandant quand cesse la douleur, l’effet d’une sorte de résilience et il n’y aurait pas de bonheur sans le souvenir persistant de la douleur qui le précédait. Notre bonheur serait donc imaginaire, notre attente désespérante… Avec ça, nous voilà beaux ! Il y a de quoi se flinguer… mais n’oublions pas qu’il voyait le monde comme une représentation, c’est-à-dire une sorte de mode actualisée par l’époque, une maladie mentale propagée par le commerce (- sa première vocation...
(Photo d'Alexander Yakovlev)
Comme on ne peut trouver meilleure sexologue que Brigitte Lahaie ou meilleur expert du Capitalisme que Karl Marx, le sinistre Schopenhauer est, en creux, un excellent penseur du bonheur : "Toute satisfaction ou en général ce qu’on nomme bonheur n’est au fond et en vérité qu’une chose toute négative. Ce n’est pas une satisfaction venant d’elle-même mais elle doit toujours être la satisfaction d’un désir, car le souhait, le désir, la manifestation d’un manque sont a priori la condition de chaque jouissance. Le désir, une fois apaisé, s’efface et par suite la jouissance....
(Photo d'Alexander Yakovlev)
Je n’ai pas à péter plus haut que mon cul, surtout sur le plan littéraire. D’ailleurs, quand j’ai voulu faire Proust, j’ai fait Kafka… D’accord, j’ai quelques facilités et je donne le change avec mes gamineries mais elles n’arracheraient même pas un sourire à Schopenhauer, c’est un triste. J’apprécie la Littérature et la Philosophie mais je ne suis ni écrivain, ni philosophe, aussi, je devrais éviter de critiquer les grands noms pour ne pas passer pour un aigri ou un lecteur trop pressé et arrogant. J’essaye juste de me mettre avec avidité à la place des grandes...
Page du 26 septembre 2024, jour avec les autres...
(Photo de Giuseppe Gradella)
À côté du bonheur, se pose la question du deuil et de la tristesse : quand on va aux obsèques d’une personne qu’on aime, il arrive parfois que l’on se sente étranger à l’émotion qu’on devrait éprouver, spectateur de soi-même… C’est ce qui a valu à "l’Étranger" de Camus d’être décapité puisqu’il lui fut reproché de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère ! Il nous arrive donc, surtout dans des moments intenses, de nous sentir en décalage par rapport à ce que l’on vit. C’est là une défense bien naturelle et compréhensible quand la peine est insupportable. La...
(Illustration par William Charpe)
"Pour vivre heureux vivons cachés" enseigne la sagesse des nations… Peut-on réellement être heureux tout seul dans son coin sans le faire savoir aux autres comme le conseillaient les anciens ? Pourtant, exprimer son bonheur aide à le ressentir, voyez les supporters de foot sautant de joie : ils éprouvent un orgasme et sont sincèrement heureux quand leur équipe marquent… Les enfants peuvent être sincèrement heureux… Pour les autres, le bonheur est-il une attitude comme la "célébration" ridicule des butteurs ? Marquer un but justifie-t-il que de grands garçons...
(Photo : Chirac à la Coupe du Monde 98)
Ah… la finale France - Brésil de la Coupe du Monde 98 ! Vous vous en souvenez ?… Ah bon, vous n’étiez pas nés… En attendant, nous les vieux, nous fûmes trois fois heureux : "Et un, et deux, et trois-zeureux !"… Nous restons de grands gosses et il nous en faut peu : rien qu’une baballe qui termine sa course au fond des filets et des millions de personnes sautent de joie en hurlant à l’unisson comme des gamins. Toutefois, le petit détail qui m’avait marqué à l’époque, c’est que le président Chirac, avant d’exulter les bras en l’air à chaque but et de s’abandonner...
Page du 23 septembre 2024, jour inégal et injuste...
(Dessin de Mark Parisi - La vie est trop injuste…)
On croise des gens heureux quand d’autres ne le sont pas… Je suis un ardent défenseur de l’égalité des réseaux de neurones mais il est visible qu’une inégalité favorise ou accable certains plus que d’autres. Je peux bien essayer de jouer avec la vérité, mais la réalité finit toujours par me berner : c’est dur à entendre et à admettre, mais tout bonheur est profondément injuste… C’est qu’au départ, nous sommes foncièrement inégaux anatomiquement et physiologiquement et de plus, les circonstances peuvent amplifier les différences. Certains...
(Photo : Adam Ondra dans El Capitan)
"L’important n’est pas d’être mais de devenir" observait Kafka… En attendant, je prends des selfies en m’imposant devant toute beauté, je m’accroche sottement à des instantanés, à des images fixes alors que tout, la vie comme le monde, n’est que mouvement : chaque nanoseconde est différente de la précédente même pour une montagne. Chaque jour, à chaque minute, à chaque nanoseconde, le monde change, les particules réagissent, s’attirent ou se repoussent à des vitesses infernales, les grains de sable et les gens entrent en collision et modifient leurs parcours...
Page du 21 septembre 2024, jour des instants présents...
(Photo selon un reflet de Tom Hussey)
"Qu’est-ce que je serais heureux, si j’étais heureux !"… rigolait jaune Woody Allen. Il le disait si sérieusement qu’on aurait pu le croire. Le bonheur, le bonheur, il est passé par ici, il repassera par là… cela fait si longtemps qu’on lui court après ! On devrait quand même finir par le coincer quelque part… Les philosophes, épicuriens et stoïciens en tête, ont toujours recherché le bonheur en le dissociant du plaisir passager et en l’associant à la recherche de la vérité, de la liberté ou de la justice pour qu’il s’installe dans la durée. Bob Marley...
Page du 20 septembre 2024, jour de la pluie d'or...
(Peinture : Les larmes d'or de Gustav Klimt)
La lucidité de Virginia Woolf lui imposait une grande tristesse : elle assénait que "la vie n’est pas une grande aventure, mais une succession de petits moments insignifiants, que l’amour n’est pas un conte de fée, mais une émotion fragile et passagère, que le bonheur n’est pas un état permanent mais un aperçu rare et fugace de quelque chose auquel on ne peut jamais s’accrocher". En ouvrant les yeux sur une compréhension aussi sinistre, elle s’enfonçait dans une profonde solitude avec le sentiment de se couper du monde, des autres et d’elle-même....
Page du 19 septembre 2024, jour de la petite voix...
Au départ, nous avions tout pour être heureux mais nous l’avons oublié : demandez à Adam et Eve ou aux "Indiens" d’Amazonie. Nous sommes tous construits d’après un même schéma qui nous invite à vivre heureux mais nous sommes très différents les uns des autres tant nous sommes complexes et composés de nombreux éléments. Chacun se fixe donc un idéal du bonheur et l’intelligence de Kant en tenait compte : " le bonheur est l’idéal d’un sujet empirique" disait-il, c’est-à-dire l’idéal de l’individu que je suis et non celui du voisin. Au résultat, nous avons de tout autour de nous : on croise aussi bien...
(Illustration par Dan Cretu)
C’est les yeux fermés que l’on déguste nos rêves éveillés comme on savoure un bon chocolat ou nos meilleures jouissances. On entre un instant dans la bulle d’une autre réalité le temps qu’elle éclate. Nous passons malgré tout une bonne partie de notre vie à poursuivre des bulles de savon. Il y a toujours un rêve à l’origine de tout ce qu’il y a de beau et de bon et c’est pour cela que la vie est plus heureuse quand nous venons au monde en étant désiré... Pour les autres, quand ils ouvrent les yeux, la vie est toujours plus compliquée… Nous revenons de loin. Nous...
Page du 17 septembre 2024, jour de retrouvailles...
- Ah, c’est toi, comment ça va depuis le temps ? Me dit pas que c’est pas vrai, comme ça fait plaisir. Ça fait si longtemps… Comment ça va le bonheur? Et tes joies et tes peines ? Tes espoirs, tes rêves fabuleux ? Tu t’en souviens ? Et puis tes mots ravageurs, ton désespoir sublime, ton message à l’humanité dont tu nous rabattais les oreilles ? Ce que tu as pu nous gonfler… - Ah bon, tu veux vraiment savoir ? Eh bien, mon bonheur… mon bonheur, comment dirais-je ? Un pantin vermoulu dans un couloir sans fin qui grince par les nuits longues et froides…tu vois le tableau on non ? Mes joies ? Euh…mes...
Dans quelques kiosques d’un autre temps, on trouve encore des magazines en papier appartenant aux riches. Ils nous vendent la boue des faits divers sordides et pour faire bonne figure, du bonheur sous cellophane chaque semaine. Ils en font même parfois leurs gros titres accrocheurs : "Tout pour le bonheur", "25 recettes pour être heureux", "Êtes-vous doués pour le bonheur ?", "Le bonheur dans votre assiette"... Le bonheur en barquette de supermarché ne mange pas de pain mais manifestement nourrit les actionnaires… 25 recettes !… pourquoi pas 500 et une baguette magique en cadeau ? Tout ça quand...
L’apocalypse est pour demain prédisent les Témoins de Jehova qui frappent à ma porte, mais jusqu’ici, tout va bien : la dette monte, la mer aussi, la violence cogne, le soleil itou, l’asphalte devient brûlant et nous marchons pieds nus pour mieux souffrir en silence et pourtant, nous supportons ces malheurs en étant heureux comme Dieu en France… Il est où l’bonheur ? Il est où ?… Dans le pré du voisin ? "C’est con l’bonheur, , y’a souvent qu’après qu’on sait qu’il était là" regrettait Christophe Maé … Est-il illusoire ou justifié ? N’est-ce qu’un cocktail occasionnel d’endorphine, de sérotonine...
Page du 14 septembre 2024, jour du bonheur français...
(Photo de Maurizio Rafa)
"Glücklich wie Gott in Frankreich !"… "Heureux comme Dieu en France"… c’est l’expression des Allemands nageant dans le bonheur… Quelle réputation ! Comme les autres nationalités, Britanniques en tête, ils apprécient la France, ses paysages variés, son patrimoine culturel, son chic et sa gastronomie mais regrettent qu’elle soit peuplée de Français aussi ronchons… Les moqueries pleuvent ironiquement sur "la Grande Nation" mais il faut reconnaître que nous leur en fournissons pas mal d’occasions. Nous formons effectivement un des peuples d’enfants gâtés les plus râleurs...