Pourquoi des murs ? J'ai brisé ceux qui bordaient les chemins bien tracés de mes jeunes années… je les estimais faits pour ça. Hors sentiers, j'ai alors affronté le chaos du monde et son absurdité afin d’en dégager un semblant d’ordre… le mien et pas un autre. Tel un Diogène du pauvre, j’avançais et comme la sienne, ma lanterne était sourde par crainte de m’aveugler. L’impatience calmée depuis mai 68, j’ai marché à pas comptés sans trop m’éparpiller ni me faire distancer. Il faut dire que je fais partie de la génération dorée peut-être la plus favorisée et la plus inconséquente de toute l’aventure...
Page du 12 août 2024, jour au pays des Gueules Noires...
(Photo de Sébastien Fantini)
Mon enfance fut vive et brûlante et le feu était toujours là quand vint l’adolescence. J'ai continué à voir la lune sans nuit déchirer le ciel, paraître au jour comme un fruit glacé. J'avais encore et toujours un rêve et je le portais en secret vers un horizon sans vive joie, au bout d'un inconnu mille fois foulé, d'une rue familière aux murs noirs de suie. Le trottoir du pays des Gueules Noires était gris et luisant, mouillé peut-être mais surtout, malodorant. C'était aujourd'hui, je crois, car l’odeur persiste encore, le triste décor semble toujours planté là,...
Mon père m’avait amené sur son lieu de travail comme on offre un feu d’artifice à son môme… Il y eu une série d'explosions imperceptiblement décalées s'étalant en vagues ondulantes, deux-cent mètres de coupes s’effondrèrent dans un nuage de poussière, puis, le silence retomba dans la carrière de grès, plus profond qu’auparavant : les oiseaux s'étaient arrêtés de chanter. Déjà le monstrueux excavateur aux godets grands comme des wagons se remettait en marche. Nous étions à bonne distance mais c’était impressionnant et le gamin que j’étais regarda avec de grands yeux son père qui gérait tout ce matos...
Chacun de nous fut un enfant et pendant très longtemps… certains le sont restés, en bien, en mal… Bien sûr, vinrent les ans se rajoutant aux années, passant comme autant de trains devant un vagabond, filant où devait être le bonheur, trop loin, trop vite et trop tard. On aimerait bien savoir où vont les trains, mais on ne le sait que trop. Quand on regarde très loin devant soi, on ne voit pas son avenir mais son lointain passé. D’ailleurs, on n'en finit jamais avec son enfance, ce fil qui brode notre vie à sa manière : on y retombe avant la tombe. Quoiqu’il en soit, notre enfance nous imprègne...
Enfants Nous ne savions pas le pourquoi du sang Mais c'était pourtant les genoux blessés Que nous rentrions le jour s’inclinant, Marqués de la ronce et des jeux d'été. C'était chouette là-bas, mais c'était hier. L'aurais-je rêvé, ce bonheur lointain ? Le soc est passé cent fois à la terre, Effaçant les pas, durcissant les mains. Il est, nous dit-on, des cités secrètes Noyées sous les flots, cachées sous le lit, Cornes d'abondance d’une autre planète Ou ruines d'enfance baignant dans l’oubli. La mienne est ici, à portée de cœur, Au fond du jardin, en pleine lumière, Et j'y puise déjà un autre bonheur...
Ce cahier où je donne de ma personne, je vous l’offre. Il n’est pas question de copyright ou autres réserves : vous pouvez en faire ce que vous voulez, même le lire si ça vous chante. Je n’attends rien en retour sinon les bénéfices d’une gymnastique cérébrale quotidienne. Je sais bien… mon cadeau ne vaut pas grand-chose : en ces temps mercantiles, rien n’est gratuit et ce qui l’est vraiment n’a aucune valeur. En creusant un peu, je cherche aussi à embellir ce monde virtuel : comme je ne suis pas sûr que mes mots y parviennent par eux-mêmes, je colle de belles images sur mes textes. J’ai plus tendance...
(Photo de Makoto Saito)
Sartrien à quinze ans, marxiste-maoïste à seize, gauchiste à dix-sept, désengagé à dix-huit… La courbe de mon équation fut précipitée et haletante : je m’étais rendu compte qu’il était trop facile de ne pas vouloir frayer avec les capitalistes alors que l’on est fils de quasi fonctionnaire et donc non compromis. J’abandonnais la lutte des classes aux écoliers. Par contre, je savais qu’une montagne ou une pyramide possède plusieurs versants et je gardais un œil sur l’intolérable injustice. Tous les bouchers n’appuient pas sur la balance, il y en a bien sûr et ce sont...
Nous sommes semblables mais pas égaux, c’est injuste mais c’est ainsi, même quand on s’efforce à maintenir un équilibre. Forcément, notre rapport au monde dépendra en grande part de nos origines géographiques, culturelles, sociales et familiales : si vous êtes le fils unique d’une famille de l’aristocratie britannique, vous n’aurez sans doute pas la même vision de la vie que le dernier né d’une fratrie de dix gosses au fond d’une favela. Pour ma part, mes origines sont à la fois modestes et favorisées tant je n’ai pas manqué d’affection, mais étant jeune, je n’ai pas toujours eu un rapport simple...
(Photo de Kay Van Huisseling)
"Vous ne savez pas qui je suis ?"… Vous ne savez pas de quoi il en retourne ! Je suis humain et nous autres humains, nous ne sommes pas n’importe qui… De longue date, nous nous prenons pour la merveille de l’univers. Quand on ne se voit pas à l’image de Dieu, nous nous prenons pour l’aboutissement ultime de l’évolution. Mais en plus, on a vite fait de considérer ceux qui nous ont précédés comme des primates ignares. Je dois reconnaître que c’est une erreur grossière : contrairement à ce que l’on nous a longtemps enseigné, les érudits anglais du 14éme siècle...
(Photo de Giorivansyah)
Ça n’en finit pas une journée d’école, les heures traînent en longueur quand, hors des murs, il y a tant de poissons à pécher, tant de buts à marquer, tant d’arbres à grimper, tant de bestioles qui se baladent en forêt… tout un monde à arpenter. Comme la plupart de mes camarades, je m’ennuyais en classe et pour que le temps paraisse moins long, je m’occupais l’esprit. Entre autres moyens de me distraire, je m’amusais à me mettre dans la tête de celui qui s’exprimait, que ce soit l’instit, le prof ou un élève appelé au tableau : je ne connaissais pas encore le mot,...
Page du 3 août 2024, jour de transmission de pensée...
(Image de Kevin Carden)
À douze ou treize ans, on a déjà vécu la moitié de sa vie en temps subjectif… c’est dire l’importance de l’enfance. Quand on n’en a pas souffert, on a tendance à la magnifier sans doute par nostalgie de nos capacités perdues et plus ou moins oubliées. Pour mettre en valeur mes jeunes années, je ressors de mon musée des curiosités une vue de l’esprit du collégien que j’étais… L’empathie peut prendre des formes bizarres… ma mère peut se réveiller en pleine nuit en criant "il est mort" à l’instant précis où, effectivement, mon petit frère meurt à sept kilomètre de là...
(Illustration par ONUГ AГON)
On a parfois de drôles d’idées venues d’on ne sait où, certaines géniales, d’autres loufoques ou tordues comme les machines de l’île de Nantes avec son éléphant géant ou son arbre aux hérons… voyez la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques : ce sont ces grands enfants qui ont eu les idées les plus spectaculaires… En tout cas, ce qui est beau, c’est de les réaliser. Durant mon enfance magnifiée et tranquille, j’étais prolifique et, sans vouloir me vanter, j’aurais pu participer activement à ces extravagances : l’enfance est prodigieuse et novatrice même si...
(Dessin de Laurie Lipton - La vague.)
J’évolue, tu évolues, nous évoluons... mais pas tous au même rythme, je suis à la traîne et tout juste bon pour la voiture balai. L’évolution est cruelle quand elle impose le changement par la sélection naturelle mais elle est merveilleuse quand elle transforme l’amibe en prodige de l’univers capable d’enchaîner deux 200 mètres en papillon et en brasse en finales des Jeux Olympiques et de les gagner. Rien n’est immuable : le climat change, les femmes changent, les hommes changent, les enfants changent, seulement, à notre époque, la sélection n’est...
(Dessin de Steve Cutts)
Derrière quelques utilités indéniables se cache Satan… Au temps où un téléphone servait encore à téléphoner, on n’imaginait pas en devenir esclave et nous sommes irresponsables d’avoir mis le Diable à portée de mains dans nos poches. Toute addiction maltraite notre liberté et celle du portable est particulièrement vicieuse. Les suppôts du Diables sont de plus en plus jeunes et par milliards. Certains politiciens se voulant vertueux projettent gentiment de supprimer les portables à nos petits chéris dans les collèges et les lycées mais même dans les prisons, il n’y...
Un des graves problèmes que posent l’abus des portables et autres écrans pour nos enfants, c’est qu’ils n’exercent plus leur imagination. Elle est pourtant une fonction nécessaire à notre intelligence pour répondre aux exigences du milieu et, autrefois, les enfants l’exerçaient en permanence. Dans mes lointains souvenirs, elle était même dans mon assiette. J’aimais bien les petits pois, mais les manger était long et fastidieux : ils ressortaient de la fourchette et ça n’en finissait pas… Aussi, pour agrémenter la corvée, je divisais mon assiette en deux parties équilibrées et les bombardements...
(Photo Adrian Murray)
L’enfant que j’étais aimait se coucher à plat dos quand l’envie de regarder le ciel lui prenait, surtout la nuit venue quand il en avait l’occasion. À plat dos, je ressentais la force de l’Univers dans les reins et l’impulsion qui me poussait à vivre, et d’un autre côté, je percevais l’aspiration des milliards d’années à venir. Je n’étais sans doute pas le seul : toutes les bestioles devaient aussi sentir cela chacune à sa manière, mais ma compulsion à me vouloir existant, elle, frisait déjà le surréalisme (- et cette phrase n’est pas une phrase). Au moins, il me reste...
Cela fait du bien de dormir, mais c’est une bénédiction que de reprendre conscience au petit matin. À tous mes réveils, je remercie la vie pour sa générosité. Mais avant d’avoir conscience, il faut déjà être quelqu’un et une personnalité se nourrit de ses échanges avec le monde qui l’entoure : plus il est beau, dense et vaste, mieux c’est. Enfant, ma soif de vie était insatiable et à l’âge de raison, j’ai réalisé que je ne faisais qu’un avec le tout qui m’émerveillait tant (- à l’époque, on situait "l’âge de raison" à sept ans, de nos jours, à cause de la surprotection et des écrans, il est sans...
Page du 27 juillet 2024, jour de prise de conscience...
(Illustration par Ankit)
Il me faut délivrer un secret que je n’ai jamais confié à personne : je ne suis jamais venu au monde… c’est le monde qui est venu à moi quand j’avais trois ou quatre ans. C’est au moment où ma perception enfantine de la réalité est devenue la réalité tout court et puis c’est tout. La conscience, c’est un cadeau que nous font les milliards d’années de l’univers et l’accepter fut un évènement d’importance (- en tout cas pour moi !). Les évènements d’importance arrivent rarement par accident mais là, franchement, je n’ai rien vu venir. Manifestement, ils se produisent...
(Illustration par Yasin Youlcu - Game Over)
Bon sang, la magnifique baleine d'un bleu électrique dont la gueule peut accueillir des amas de galaxie… Ses réserves tiennent sans peine environ cent milliards d’années… comment diable fait-elle pour en contenir autant ?… Que répondre quand toutes les réponses évoluent avec les époques ? Les gens évoluent en même temps plus ou moins… Au fur et à mesure, le passé s’efface en cédant la place à la nouveauté et déjà, une gomme s’attaque à mes traits juvéniles. Enfant, je m’étais persuadé que l’univers était fini même si on ne pouvait connaître ses...
Enfant de sept ans, je suis allé au catéchisme chez les bonnes sœurs mais cela ne s’est pas très bien passé : on me racontait trop de salades et je ne voulais pas être le dindon de la farce. Si je me rendais compte intuitivement que mes points de repère étaient limités et que je manquais de recul pour avoir des certitudes, il ne fallait pas me raconter des balivernes pour autant. En gros, je n’étais pas d’accord avec les petites images naïves qu’elles me donnaient comme marque-page pour mon missel. Elles ont appelé Monsieur le Curé en personne à la rescousse, mais comme à mes questions, il ne répondait...
(Photo de Cristina Garcia Rodero : procesion del Santo-Cristo - Bercianos-de-Aliste - 1975)
Entrer dans une église vous fait prendre conscience d’une certaine grandeur de la spiritualité mais très vite, vous réalisez que (- pédophilie mise à part) le Catholicisme souffre de la médiocrité de ses prêtres, cantonnés à reproduire un dogme usé par son peu d’incarnation… Enfant, un curé habillé de noir à l’ancienne, m’avait raconté qu’avant de prendre sa retraite, un Dieu-fonctionnaire avait créé la Terre et l’Univers en sept jours… Il aurait dit "que la lumière soit, et la lumière fut" mais il n’y...
Parents hyper-protecteurs, n’entravez pas vos enfants, vous en faites des handicapés ! Pour peu qu’ils soient un minimum éveillés, les jeunes esprits posent un regard neuf sur le monde et usent de leur liberté dans la mesure où elle peut s’exprimer et nous avons tous à y gagner. Enfant d’une autre époque, ce fut mon cas : je refusais d’appartenir à qui ou quoi que ce soit et mon imagination libre de toute entrave s’est régalée à élaborer des constructions mentales toutes plus fantasques les unes que les autres. C’étaient des théories que j’hésite à confier aux autres mais le grand âge facilite...
En écrivant jour après jour sur les pages de ce cahier, j’essaye, à ma mesure, de mettre un peu de beauté dans la vie. Je ne sais jamais ce qu’il en sera, le beau c'est l'imprévu… Depuis que j’ai compris ça, ma grande ambition est de me surprendre. J’en suis même venu à admirer mes réflexes et l’imprévu de mes rêves : j’aime ce que je crée sans que j’y sois pour quelque chose... À mes yeux, un jour sans rêve serait un jour sans trêve, un tombeau de brouillard ! Le chant de mes rêves a été le premier mot d’amour que j’ai entendu, le champ de mes rêves est le dernier espace de liberté sur cette planète,...
Je suis dans un téléphérique qui ondule de pylône en pylône dans la plaine… Jamais l’Alsace n’a été aussi belle et ensoleillée… Le voyage absurde traîne en longueur mais il mène à un de ces villages fleuris aux colombages typiques qui bordent les Vosges. Dans ce village, une taverne en entresol à laquelle on accède par un court escalier en grès rouge usé par des milliers de soiffards. La salle est bondée, le brouhaha joyeux, les plus saouls beuglent des paillardes. Je me fraye une place au comptoir où mon voisin, en tenue d’alpiniste avec piolet, corde et sac à dos, raconte ses mésaventures en...
Page du 20 juillet 2024, jour d'autosatisfaction...
Il est impossible de se chatouiller soi-même et d'en rire car le cervelet avertit le cerveau, annulant ainsi la sensation de surprise qui provoque le rire. Sans surprise, pas de rire. Est-il possible de se prendre soi-même par surprise pour rire de soi ? - Oui, en flagrant délit dans un miroir ! "Coucou !!!" (- Tu vois ? Ça marche !). Question chatouilles, il y a des choses qui ne se disent pas, mais quand on reprochait à Diogène de se masturber en public, il répondait qu’il aurait bien aimé pouvoir tromper son estomac aussi facilement… Sans remonter à Diogène, il n‘y avait pas de portable au temps...